Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Les grandes manœuvres – première partie

Paru le:2015-03-12

« Apre bal, tanbou lou », surtout que le gouvernement a eu à gérer le grave accident du carnaval. Humour noir probablement, certains veulent ajouter le « e » d’ « é »lectrocution aux 5 « e » qui forment le programme « Têt Kale ». Soit, mais en même temps personne n’a été tenu pour responsable de l’accident et l’enquête annoncée se poursuit encore…

Le carnaval, les funérailles nationales des victimes de cet accident récupéré par le pouvoir a son avantage, les premières ébauches des prochaines élections par le CEP frais et moulu, la crise avec Saint-Domingue ont, semble-t-il, apporté une certaine accalmie politique sur le plan interne et ce en dépit d’une montée spectaculaire de l’insécurité. En fait, cette montée de l’insécurité a peut-être un rapport direct avec cette accalmie…

Je sors cette chronique en deux parties : celle-ci qui traite des rapports de force opposition vs. régime en place, la seconde, qui sortira dans les prochaines heures s’intéressera plutôt à l’insécurité et la crise dominicaine.

De Lamothe à Evans Paul
C’est vrai, le style de Kplim (Evans Paul) est plus propice à ramener le calme dans la cité que l’arrogance et le triomphalisme de mauvais alois de Laurent Lamothe. D’ailleurs, s’il faut en croire un sondage de la Brides, une enquête trottoir auprès de 732 piétons, indique que 60.02 % d’entre eux qualifient de « très bon » le choix d’Evans Paul par Martelly. De plus, Evans Paul n’est pas un candidat (le rapport de la commission présidentielle ne le permet pas) et son agenda est réduit au strict minimum : le gouvernement et le Président doivent survivre jusqu’à la fin du mandat de ce dernier et les élections doivent inévitablement avoir lieu cette année. Il ne promet pas, comme son prédécesseur monts et merveilles, il est plus intelligent que ça. Il se montre parfois prévenant, se rend chez shalom, la secte qui fait des guérisons en veux-tu en voilà, paie une visite de condoléances à Radio Quisqueya (très critique vis-à-vis du pouvoir) suite au décès du journaliste Sony Esteus… De part son long passé de militant de gauche, il sait parfois trouver des mots et une tonalité douce à même de calmer pour un temps la colère des habitués du béton. Ainsi paradoxalement, un ancien homme de gauche se porte en sauveur d’un gouvernement de droite arrogant au bout du rouleau et d’une internationale très préoccupée.

Ceci dit, ça c’est le décor. Par contre, il fait beaucoup trop lorsque tout de rose vêtu il s’exhibe avec le Président, jouant au foot, au domino, riant aux éclats ; il ne dit rien quand l’étudiant en master 2, Chedler Guilloux, est arrêté injustement, roué de coups, emprisonné et humilié ; et il ne réagit pas comme il le faudrait quand des haïtiens sont maltraités ou assassinés en République dominicaine. Enfin, son parcours lui-même ne lui est pas du tout flatteur, il est passé de victime tabassée des dictateurs au protecteur de leurs intérêts… L’avenir éclaircira mieux que nous pouvons le faire ici le rôle de Kplim surtout en cette période de transition électorale.

« Prévalisation » de Martelly
Martelly fait profil bas, se présente comme n’étant plus attaché au pouvoir. Fini le programme d’Education gratuite universel et pour tous, fini les viaducs, les grandes réalisations, les Katye pa m poze, Papi doudou, Ti manman damou, Chodyè m se pa m … (De toutes façons il n’y a plus d’argent). Au contraire, il a tendance maintenant à étaler son impuissance ou à mettre son échec sur le dos de l’opposition et à arborer une posture victimaire comme le faisait jadis René Préval. Il va même plus loin, il fustige parfois ceux qui viennent l’écouter lors d’un rassemblement en les accusant par exemple d’avoir abattu tous les arbres et d’en avoir planté aucun…

Pourtant il n’oublie pas sa camarilla, Josué Pierre-Louis par exemple vient d’être installé comme secrétaire général à la Primature en dépit des dures accusations de « kadè jakè [1]» qui pèsent sur lui.

L’opposition … en décomposition ?
Jusqu’ici la stratégie du « qui perd gagne » imposée par l’internationale semble donc donner des résultats. L’opposition après s’être habilement saisi de la question des prix du carburant s’est trouvée en perte de vitesse après la trêve « carnavalienne ».

Elle a pourtant tout fait pour tenter de récupérer à son tour le drame du second jour gras. Assad Volcy du Mopod a été jusqu’à déclarer que Barikad crew a été victime d’un rite sacrificiel ourdi par le pouvoir aidé en cela par la présence du stand du cimetière de Port-au-Prince à proximité du drame. L’avocat « du peuple » André Michel a réclamé l’autopsie des cadavres avant les funérailles. La « table de concertation » a maladroitement tenté d’organiser une marche au flambeau pour honorer les victimes, Maryse Narcisse, candidate lavasienne à la présidence, a même rendu une visite de condoléance à barikad crew… Rien n’y fit. Le gouvernement lui mettait le paquet : défilé en blanc du mardi gras, trois jours de deuil, funérailles nationales multi-concessionnelles, cercueils drapés du bicolore bleu et rouge, discours fastueux et le reste.
Pendant ce temps le nouveau CEP ne restait pas assis sur son cul : conférence de presse, publication d’un décret électoral, invitation et rencontre avec les partis politiques autour du calendrier électoral… Alors là, les attitudes changent et les politiciens paniquent. Ceux qui réclamaient le départ de Martelly comme condition préalable à l’organisation des élections se disent maintenant prêts à discuter avec le nouveau CEP, d’autres se plaignent publiquement de n’avoir pas reçu de lettre d’invitation envoyant ainsi des signaux de détresse ; certains, comme l’ex Sénateur Moise Jean-Charles, à la tête de l’organisation Pitit Dessalines, se disent prêts à aller aux élections … mais sans Martelly ??! Mais pire encore, des dissensions très préjudiciables font leur apparition. En plus des Pitit Dessalines la bande à Moise dissidente de lavalas dont le divorce d’avec cette dernière est maintenant totalement consommé, de graves contradictions éclatent au sein même du Mopod. D’une part Myrlande Manigat, l’éternelle candidate qui croit dur comme fer que le fauteuil présidentiel lui revient de droit, d’autre part, son ancien adulateur l’avocat André Michel qui a changé de tonalité et de posture suite à une manifestation de soutien qu’un groupe de militant lui avait manifesté alors qu’il était aux prises avec le pouvoir qui voulait l’écrouer ; se livrent une guerre sans merci pour savoir qui des deux se présentera sous la bannière du Mopod aux prochaines présidentielles.

Depuis l’accord du 11 janvier, Inite, a fait une percée importante au sein du pouvoir, plus précisément au Ministère de l’intérieur et des collectivités territoriales. Y-a-t-il une courroie stratégique René Préval – Max Bellerive – Paul Denis – Michel Martelly ? On sait que Max Bellerive (ancien premier ministre de Préval) est en même temps le cousin de Michel Martelly. Son nom est par ailleurs cité à l’encre rouge par un certain Peter Scweizer[2] américain, auteur de plusieurs « best seller » sur la corruption des politiciens. En effet, dans une récente publication le présente comme signataire d’un contrat accordant au frère d’Hillary Clinton l’exploitation de mines d’or du Nord d’Haïti d’une valeur estimée de 24 milliards de dollars. A souligner que Max Bellerive siègerait aussi au sein du conseil d’administration de cette « compagnie » d’exploitation. Ainsi, les ramifications sont nombreuses et la corruption presqu’indélébile…

[Je viens tout suite d’apprendre sur le net que Max Bellerive déclare qu’il se présentera aux prochaines élections bien qu’il ne soit pas encore certain pour quel poste. Il le fera sous la bannière du parti pour lequel il était Premier ministre (c’est-à-dire INITE) plutôt que sous celui de son cousin Martelly. Il précise enfin qu’il a déjà obtenu décharge de sa gestion des fonds publics…]

Dans ce contexte, qu’advient-il des organisations populaires ? Des chefs du béton qui ont pendant plus de deux ans travaillé très dur et réussi en quelque sorte à faire fléchir l’internationale et Martelly lui-même ? Ces militants de la « table de concertation », (dont certains comme Biron Odigé et Rony Thimothé ont fait la prison) ont continué à réclamer le départ de Martelly même quand lavalas disait ne vouloir que la démission de Laurent Lamothe. Vont-ils eux aussi se porter candidats ? On peut en être sûr. Autre signe de discorde : l’organisation le « Grand Belair » qui s’inscrit en faux contre une manifestation lancée par la « table de concertation » prétextant qu’on n’est pas venu leur « parler ». Des « syndicats opposants» ont tenté sans succès de relancer la grève du carburant, d’ailleurs ils ont du l’annuler pour le second jour. (A suivre)
Claude Carre !


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