Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Les grandes manœuvres – deuxième partie / crise dominicaine

Paru le:2015-03-16

16 Mars 2015
Comme promis je livre ici la seconde partie de la chronique « les grandes manœuvres ». Elle est tout entière consacrée à la crise dominicaine vu son ampleur. Il me faudra donc une troisième partie sur la montée de l’insécurité.
La crise dominicano-haïtienne, les faits.

Les rapports entre nous et notre voisin se sont encore durcis ces derniers temps. Tout a commencé quand le mercredi 11 Février le corps de Jean Claude Jean Harry, un cireur de chaussure haïtien, est retrouvé pendu sur une place publique à Santiago. Auparavant des dominicains avaient brûlé un drapeau haïtien.

Puis ce fut des incidents en cascade. L’ambassadeur haïtien en République dominicaine, Fritz Cinéas est rappelé pour consultation, il sera limogé et remplacé par Daniel Supplice, ancien ministre des haïtiens de la diaspora. 40.000 de nos compatriotes seront déportés depuis lors, d’autres sont massacrés, lynchés ou brulés vifs. De notre côté, devant la passivité du gouvernement et des politiciens, la société civile organise, le 25 février, une grande marche où défilent des milliers d’haïtiens pour dénoncer le racisme anti-haïtien de la République dominicaine. Le même jour, un groupe d’haïtiens pénètrent dans le consulat dominicain à Pétion-Ville, l’un d’entre eux descend leur drapeau de son mât et le brûle. Peu de jours après, un bus de la compagnie haïtienne Coach line transportant des dominicains est brûlé sur la route du Sud près de Petit-Goave. Les dominicains ont pu s’échapper et apparemment ont eu la vie sauve grâce à l’intervention de la police haïtienne. (Jean-François Roosevelt, le propriétaire de la compagnie, dénonce une concurrence déloyale de ses rivaux sous couvert de lutte contre le racisme dominicain). Pendant ce temps, les dominicains bandent leurs muscles et paradent leur armée qui fait de vilaines grimaces. Cela n’empêche pas que des camions dominicains soient bloqués à la frontière à Ouanaminthe, mais pour leur propre sécurité disent les autorités haïtiennes puisque le ressentiment anti-dominicain est vif dans le Nord du pays. Ces camions, sous escorte de la police nationale et de la MINHUSTA, se rendront en fin de compte au Cap pour livrer leur précieuse cargaison.

Entre-temps, le gouvernement dominicain profite de l’incident du consulat pour monter au créneau et faire des exigences. L’armée dominicaine se mobilise à la frontière et assure elle-même la sécurité lors des jours de marchés binationaux suite, dit-elle, à des rumeurs que ceux-ci seraient perturbés par des haïtiens. Elle ferme provisoirement ses 5 consulats sur le territoire. Finalement un article du Nouvelliste du 12 mars titre : « Haïti et la République dominicaine font la paix »[1]. Mais à le lire on se rend compte que seul le gouvernement haïtien a fait des concessions : des garanties pour la sécurité des consulats et les caravanes de gros transporteurs dominicains pénétrant sur le territoire (qui seront escortés par la police nationale et la MINHUSTA), tandis que les dominicains campent sur leurs positions. En effet, l’arrêté de dénationalisation des descendants d’Haïtiens nés sur leur sol après 1910 reste inamovible, ils n’envisagent aucune poursuite sérieuse contre les auteurs de crimes racistes anti-haïtiens et ne fournissent aucune garantie quant à la protection de notre personnel diplomatique.

La crise dominicano-haïtienne, quelques remarques sur le fond.
Impossible ici, faute d’espace, d’entrer dans le fond de cette affaire. Aussi, quelques points-clés seront mis en exergue ce qui devra nous permettre de mieux comprendre l’insertion de cette crise dans la conjoncture actuelle.

- Les crises entre Haïti et son voisin paraissent inévitables. Cela tient fondamentalement au fait que nous partageons la même île mais sommes différents en presque tout : l’histoire, la culture, la langue, le système économique… En outre nous continuons à penser Haïti comme étant une île partagée en deux, alors qu’à Saint-Domingue on nous considère historiquement comme une menace : « La République dominicaine est une île entourée d’eau et d’Haïtiens [2]» écrit un écolier Dominicain. « Les îles relèvent sous une lumière plus crue l’âpreté des conflits et de leurs enjeux. Elles agrandissent en champ clos chacun des personnages qui s’affrontent, elles transforment les drames en épopée et les actes en symboles »[3].

- Les dominicains perçoivent l’immigration haïtienne comme une menace à leur « dominicanité ». De là à avoir des comportements racistes il n’y a qu’un pas vite franchi,

« … le peuple dominicain est une nation hispanique blanche dont la population est affaiblie par le mélange de son sang avec celui de races non blanches. La “nature impérialiste » d’Haïti et ses origines africaines sont une menace pour la nation. L’installation des Haïtiens porte atteinte à la morale et à la force spirituelle des Dominicains. » Tiré du livre de Joachim Balaguer, La isla al reves

Pourtant leur économie ne peuvent se passer de cette force de travail bon marché surexploitée et sur le dos de laquelle une bonne partie de la bourgeoisie dominicaine a prospéré. Les « élites » haïtiennes ont de tout temps participé à la vente des travailleurs haïtiens en République Dominicaine ;

« L’immigration Haïtienne en RD reprit officiellement sous forme d’accords entre les 2 gouvernements à partir de 1952 jusqu’à 1986. Les partenaires étaient les compagnies sucrières, le gouvernement dominicain et le gouvernement haïtien. Les accords bilatéraux imposaient le paiement au gouvernement haïtien et au président d’Haïti d’un montant convenu (en dollars US) remis pour chaque travailleur conduit à certains points de la frontière. En 1986, la somme était de 2 millions de dollars, pour 19 000 travailleurs, payés en liquide à l’ambassadeur d’Haïti. »[4]

- Après le massacre des haïtiens par Trujillo en 1937, le Président haïtien Sténio Vincent empocha tout simplement l’indemnité de 750.000 dollars que le président dominicain consentit, sous pression américaine, à verser aux Haïtiens pour étouffer l’affaire… Nos élites n’hésitent pas à sacrifier leurs compatriotes pour s’enrichir. Cette situation n’a pas changée depuis. En fait, il y a une collusion des élites économico-politiques des deux pays contre la masse des émigrés haïtiens taillables et corvéables.

- Le rapport de la commission internationale sur le développement stratégique de la République dominicaine sous la direction de Jacques Attali (2010) décrit les problèmes que confrontent la République dominicaine par rapport au flux migratoire des haïtiens après le tremblement de terre de 2010 et prévoient des situations de tension à venir : « […] aujourd’hui [2010] les relations entre les deux pays sont excellentes, mais on peut penser qu’elles ne le resteront sur le long terme que si la reconstruction [d’Haïti] se passe bien. Dans le cas contraire la pression migratoire ne fera que s’accroitre, et les conséquences sur l’intégration des migrants n’en seront que plus difficiles à gérer ». Or on sait que cette reconstruction n’a jamais débuté en fait.

- Ce même rapport prédit que le gouvernement dominicain aura un épineux problème de droit international à gérer car la nouvelle Constitution de janvier 2010 refuse la citoyenneté aux personnes de parents non-dominicains quand bien même elles seraient nées sur le sol dominicain. C’est là l’origine « légale » de l’arrêté scélérat 168-13 dénationalisant de faits les personnes nés de non-dominicains (en fait d’haïtiens) après 1910. Ceci est bien évidement absurde puisqu’une loi ne peut-être rétroactive que si elle est en faveur des contrevenants. D’ailleurs c’est ce que dénonce, Rolando Acosta lui-même un avocat dominicain :
« Sont Dominicains, tous ceux jouissaient de la nationalité dominicaine avant l’entrée en vigueur de l’actuelle Constitution. La nouvelle constitution dominicaine entra en vigueur le 26 janvier 2010[5] »

- En fait, cet arrêté qui est alimenté par le racisme d’un secteur nationaliste dominicain est non seulement une tentative maladroite de « légaliser » les déportations des haïtiens mais il a en outre une double fonction. D’une part, il sert à faire baisser le flux migratoire lorsque le gouvernement dominicain juge que la marmite est trop pleine et d’autre part, c’est une arme pour mettre la pression et déstabilisé les gouvernements haïtiens qui refusent de rentrer dans les plans de la bourgeoisie dominicaine. Celle-ci en effet rêve de zone franche pour déverser leurs produits sur le marché haïtien. On a vu des complots ourdis contre Aristide du premier mandat par exemple (en complicité avec les militaires haïtiens) lorsqu’un grand nombre de réfugiés ont été refoulés vers Haïti alors que le gouvernement haïtien d’alors essayait, maladroitement il est vrai, de renégocier les rapports avec eux. D’ailleurs ce fameux arrêté 168/3 a été justement promulgué suite au refus du gouvernement Martelly de laisser pénétrer sur le territoire les poulets et les œufs dominicains contaminés par la grippe aviaire.

La crise dominicano-haïtienne, quelques remarques sur la forme actuelle.
On a fait que brosser le fond de la question. Ce qui arrive actuellement n’est qu’un épisode de plus (qui est et pourrait devenir encore plus sanglant). Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur que cela prend et cela met par conséquent en péril les sommes faramineuses qu’amassent les élites des deux pays. En fait il y a des échanges à deux vitesses si l’on peut dire :

- Celles qui bénéficient directement aux élites. L’achat des produits dominicains par les grossistes haïtiens dont les identités sont soigneusement cachées et qui bénéficient de traitements de faveur à la frontière. Les grossistes haïtiens achètent les produits dominicains parfois de mauvaises qualités (tels les salamis remplis de matières fécales et le poulet grippé) et vendent aux dominicains des produits de contrebande ou importés (tel la gazoline du Petro-Caribe moins cher ici, des boissons alcoolisés, parfums…) puisque nous ne produisons pas grand-chose. La vente des travailleurs haïtiens en république dominicaine se poursuit encore à travers les « buscones » et les « passeurs » qui organisent l’acheminement de la main-d’œuvre clandestine et illégale donc en République dominicaine. Enfin il serait très grave de ne pas mentionner que « 86% du charbon de bois consommé en Haïti proviennent de la République Dominicaine. Ce qui équivaut à environ 22 170 tonnes par an [6]».

- « Si, jusqu’aux années 1980, les échanges commerciaux formels étaient relativement limités entre les deux pays, le gouvernement dominicain a depuis lors ouvert la frontière, en des points bien localisés, pour permettre aux Haïtiens de venir s’apprivoiser en produits de base introuvables chez eux »[7]. Il existe plus de quarante marchés binationaux où les peuples haïtiens et dominicains se croisent. « Les villes qui se font face vivent l’une de l’autre et la tendance est au renforcement de l’imbrication des intérêts bilatéraux. […][8] ». Cela semble augurer d’un autre type de relation « faisant passer la frontière du statut de marge dangereuse à celui de zone dynamique.[9] »…

La crise actuelle conjoncturelle se situe donc sur fond de dichotomie entre les deux pays partageant l’île. Mais elle s’inscrit également dans cette conjoncture pré-électorale. Les gouvernements dominicains ont toujours joué un rôle important et parfois déterminant dans la chute et la montée des différents régimes haïtiens. Ils ont contribués grandement à la chute des deux Aristide (dans le second n’oublions pas que les « forces armées du Nord » de Guy Philipe ont été hébergées et armées en République dominicaine). Ils ont contribué à la montée de Martelly au pouvoir en l’arrosant copieusement de 2.500.000 dollars (selon Nuria Peria la journaliste), ils l’ont ensuite décoré de la croix d’honneur. Ils ont également financé Myrlande Manigat du RDNP et beaucoup d’autres. Dans ces conditions on comprend très bien pourquoi nos politiciens ne se bousculent pas pour dénoncer les abus dont nos compatriotes sont victimes de l’autre côté de la frontière…

Maintenant ils sont en train de manœuvrer à l’approche des élections, ils ne sont surement pas pour rien dans la montée de l’insécurité et des bruits courraient qu’ils finançaient l’opposition à Martelly puisque ce dernier après avoir empoché l’argent de Chango[10] avait un peu dédaigné le service à Chango.

Alors notre troisième partie de cette chronique tentera de mettre à jour les grandes manœuvres qui s’élaborent…

[1] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/142366/Haiti-et-la-Republique-dominicaine-font-la-paix#.VQKvH7luWQ0.facebook
[2] Propos de Rafael Emilio Yumen (auteur de La isla como es) rapportés par Jean-Marie Théodat in Haiti- République Dominicaine, Edition Karthala. page 27
[3] Bonnemaison cité par Marie Redon, des îles en partage, Editions de l’université d’Etat d’Haïti, page 103
[4] http://elsie-news.over-blog.com/article-la-republique-dominicaine-et-les-emigres-haitiens-par-pierre-rodrigue-saint-paul-121177186.html
[5] http://www.alterpresse.org/spip.php?article15297#.VQMjo_kQZO0
[6] http://www.hpnhaiti.com/site/index.php?option=com_content&view=article&id=14113:haiti-rd-haiti-utilise-86-du-charbon-produit-en-republique-dominicaine&catid=27:santo-domingo&Itemid=43
[7] Des iles en partage, Editions UEH, Marie Redon page 102
[8] Idem page 103
[9] idem
[10] Divinité Vodou très revancharde de la famille des Ogou,
Claude Carre !


Retrouvez Claude sur:

Recevez votre courrier par mails

Name:

Email:

 
Contactez-Nous | A Propos de Nous
© Tous Droits Réservés Claude Carré
Webdesign Par:Dieuvenson BON