Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Pays sans chapeaux… (Première partie)

Paru le:2015-05-14

Presqu’un mois et demi sans courrier. Je m’excuse auprès des lecteurs.
A la faveur de la frénésie électorale actuelle et rendu perplexe par des évènements quelque peu insolites, j’avais promis une chronique sur les partis politiques et l’idéologie. D’abord c’est le président Martelly qui, répondant à un journaliste de TV5 lui demandant quelle était son idéologie avait, de manière tout à fait surprenante, déclaré qu’il n’était pas un politicien. Ensuite c’est le fait de constater 192 partis s’inscrire aux élections et 2039 candidats briguer les législatives. Il m’était donc apparu évident qu’il était absurde de croire que l’idéologie avait quelque chose à y voir; du moins l’idéologie telle qu’elle se déploie dans les véritables partis politiques. Enfin, tout le monde se plait à répéter, presque bêtement maintenant, que l’idéologie n’existait plus et que chacun pouvait à sa guise trouver un « parti » qui lui convenait ou plutôt un parti sous la bannière duquel il pourrait en toute quiétude quêter un poste électif.
Intrigué, je me suis donc mis à dépoussiérer de vieux textes pour retracer l’origine du concept (d’idéologie), mais aussi un peu chercher à comprendre les grandes lignes de l’évolution des théories (contradictoires) y relatives et essayer enfin de jauger , à cet égard, ce qui est en train de se passer actuellement dans le champ politique de cette période préélectorale. C’est ce long mais en même temps hélas trop court trajet que je vais, sans vous assoupir j’espère, partager avec vous à travers cette série de chroniques au libellé pour l’instant volontairement énigmatique.
L’aventure d’un concept, en deux mots …
Le néologisme « idéologie » est passé d’une connotation positive de « science des idées » lorsqu’il a été pour la première fois utilisé par Destutt deTracy en 1796, à une connotation négative quand il a été repris par Karl Marx en 1846, notamment dans son œuvre de jeunesse : « l’Idéologie allemande ».

« Jusqu’à présent, [écrivait péremptoirement le jeune Marx dans la préface de son livre], les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ceux qu’ils sont ou devraient être. […] Les produits de leur cerveau ont fini par les dépasser. Eux créateurs, ils se sont inclinés devant leurs créations. Délivrons-les des élucubrations, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug desquels ils dépérissent. »

Ainsi l’idéologie, toute idéologie, était, pour lui, fausse ou aliénante car l’Homme marchait la tête en bas et avait donc une fausse perception de la réalité. Seule une « idéologie scientifique », le « matérialisme historique » en l’occurrence pouvait selon lui remettre ses deux pieds sur terre. « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience »[1].

Plus tard dans le courant marxiste, le concept a évolué. En 1923 Georg Lukacs étendra la notion d’aliénation (ou réification) à tous les domaines des relations sociales[2] et tentera de mettre à jour les conditions de prise de conscience par le prolétariat de son propre statut et de sa « mission historique ». Chez Antonio Gramsci, l’idéologie devient une « conception du monde qui se manifeste implicitement dans l’art, dans le droit, dans l’activité économique, dans toutes les manifestations de la vie individuelle et collective»[3]. Elle devient aussi un instrument de domination d’une classe sociale sur d’autres. Selon Gramsci l’Etat a ses propres appareils idéologiques (l’Eglise, l’Ecole, l’Armée, ...) mais il y aussi les partis, les partis politiques qui véhiculent leur propres idéologies. Avec Louis Althusser, l’idéologie devient objective et est un « système de représentation […] des objets culturels perçus-accepté-subis [qui] agissent fonctionnellement sur les hommes par un processus qui leur échappe. »[4] Matérielle et sociale, l’idéologie est ainsi une propriété consubstantielle à toute la société.

Pendant ce temps, du côté de la pensée capitaliste, l’idéologie, tout en n’étant pas un concept pensé, se déployait de tout son long et les penseurs élaboraient des théories très savantes pour expliquer le fonctionnement des sociétés. Fondamentalement, toutes les théories sociales et politiques relevant du capitalisme dérivent du libéralisme synthétisé pour la première fois par Adam Smith. Sa théorie la plus célèbre est celle dite de la « main invisible » (1776). Elle postule que lorsque chaque individu se préoccupait en bon gestionnaire de ses propres besoins, la société devenait harmonieuse et prospère. Grâce en particulier à la libre circulation des marchandises et à travers la loi de l’offre et de la demande tous parvenaient à satisfaire leurs besoins. La société (idéale) serait donc la somme des individus et chaque individu devait être libre de ses opinions, de ses choix…

En fait, la théorie capitaliste de la société n’a jusqu’à présent jamais remis en question ce postulat de base. Un sociologue comme Raymond Boudon (critique acerbe de la macrosociologie) dans une série d’entretiens rassemblés par Robert Leroux en 2003 et ayant pour titre « Y-a-t-il encore une sociologie ? » s’exprimait ainsi :

« Le sociologue qui se recommande de l’individualisme méthodologique part du principe que les phénomènes sociaux sont l’effet d’actions, de comportements, d’attitudes, de croyances d’un ensemble d’individus et précise qu’il doit comprendre ces actions, comportements, etc. »[5]

On est donc ici aux antipodes des conceptions holistes de la société que l’auteur réfute et du projet de Marx qui voulaient expliquer la société à partir de la vie (conditions matérielles) et non de la conscience des individus. Bien entendu certains auteurs, tels Anthony Giddens ou Roy Bashkar (s’inspirant notamment des travaux de Marx lui-même) ont tenté de dépasser le dualisme individu-société en élaborant une théorie de la structuration sociale qui serait la résultante des actions des individus à l’intérieur de ses structures elles-mêmes…

Lors de la chute du mur séparant les deux Allemagnes et consacrant la victoire du « monde libre » sur le socialisme réel en novembre 1989, un certain nombre de théoriciens du capitalisme dont Francis Fukuyama (conseillé de Georges Bush) ont argumenté et proclamé la fin des idéologies et même celle de l’Histoire. Dans son ouvrage célèbre « La fin de l’Histoire et le dernier homme ? » Fukuyama essaie de démontrer (de manière magistrale il est vrai) que l’Histoire de l’Humanité avait abouti à la victoire du libéralisme politique et du libéralisme économique. Toutes les sociétés qui n’avaient pas encore atteint ce stade n’ont donc pas d’autres choix que de suivre ce modèle ou tomber en désuétude. Ainsi sa fin de l’Histoire ne serait autre que le triomphe du capitalisme et en cela il reprenait le célèbre aphorisme de Karl Marx lui-même sur la fin de l’Histoire à l’avènement du communisme.

Ironiquement, Fukuyama est contesté frontalement par un autre penseur américain et conseiller de Jimmy Carter cette fois : Samuel Huntington. Celui-ci voit au contraire une montée fulgurante des idéologies religieuses, régionalistes, raciales, nationalistes et tribales même après, ou même grâce à, la chute du communisme. La quatrième de couverture de son livre « Le choc des civilisations » en dit long.

« Les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Au conflit entre les blocs idéologiques de naguère succède le choc des civilisations »[6].

Ainsi, cette fin des idéologies, dont les théoriciens néolibérales et leurs disciples se gargarise, ne serait être autre chose que la fin des blocs est-ouest, de la guerre froide, de la dichotomie capitalisme-socialisme, mais surement pas celle de l’idéologie en général. Faut-il rattacher à cette théorie le fait qu’on dit chez nous qu’il n’y a plus d’idéologies (et surtout qu’on se comporte comme s’il n’y en avait pas), ou encore que le président du pays ait prétendu ne pas être un politicien sur les plateaux de la télévision française, ou enfin qu’il y ait 2039 candidats et 192 partis politiques ?

La seconde partie de cette chronique y apportera, je promets, précisions et matières à réflexions…



[1]L’idéologie allemande, Editions Nathan 2005, p. 43

[2]K. Marx considérait la marchandise comme une réification des rapports d’échange entre les hommes – rapport entre des objets, d’où sa théorie du caractère fétiche de la marchandise.

[3] Cité par Robert Fossaert , La Société tome 6, Les structures idéologiques, Seuil 1983 p.32

[4]Fossaert, page 34

[5]Y-a-t-il encore une sociologie, Raymond Boudon, Odile Jacob 2003 p. 169

[6]Le choc des civilisations, Samuel Huntington
Claude Carre !


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