Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Pays sans chapeaux… (Suite et fin)

Paru le:2015-05-23

De la fin des idéologies à leur résurgence sous d’autres formes ? Telle était une problématique très importante de la première partie de ce courrier. Est-ce vraiment ainsi ? Et en Haïti assistons-nous vraiment à un effacement des idéologies ? Peut-on avoir des partis politiques sans idéologies politiques ? Peut-on être un politicien sans idéologie ? Quel genre de discours (idéologique) s’il en ait est susceptible d’attirer des voix pour les prochaines élections qui s’annoncent ?

Toutes ces questions, et bien d’autres, je tenterai de débattre ici …

Gauche-droite, dwategòch ?

Après la chute du socialisme une grande confusion des idéologies s’est installée et a été alimentée. En fait le libéralisme (qui est actuellement l’idéologie dominante) a toujours répudié le fait idéologique lui-même. Pour lui, la société est la somme des individus et tout est question de choix personnel d’un homme postulé rationnel dans une société où le marché (cette main invisible) est généralisé jusque dans la sphère politique.

« Le libéralisme conçoit l’homme comme rationnel. […] Il le voit mû par des raisons et des motivations compréhensibles plutôt que par des causes qui agiraient à son insu. »

Dans ces conditions la soi-disant absence (ou fin) de l’idéologie est un trait distinctif de l’idéologie libérale elle-même. Cette posture peut justifier toutes les actions et dès lors que l’individu est posé comme étant rationnel, tous les moyens pourraient lui être bons pour arriver à ses fins.

En Haïti, le « libéralisme » politique n’est qu’une caricature de mauvais aloi. Chacun croit savoir que faire pour changer le pays et pense détenir la clef des portiques. En même temps chaque politicien croit en sa chance. Certains se présentent à nouveau comme candidat même après avoir essuyé une cuisante défaite de 0% et poussières. Chaque politicien a le loisir de créer un parti ad hoc dans un délai de jours, ou encore délaisser le sien pour aller rejoindre un autre (ou se mettre en réserve de la République) s’il comprend que les eaux ne sont plus tout à fait fraiches là où il est. Mieux, il peut trahir qui il veut et quand il veut. En fait c’est une mafia (quoique même cette dernière a ses règles). Evidement l’anti-idéologie est ici la pire forme des idéologies.

Un phénomène apparenté s’observe dans les pays occidentaux comme le souligne Enzo Traverso :

« Entre-temps [après la chute du mur de Berlin], les partis sont devenus post-idéologiques : ils n’ont plus de ligne directrice claire, plus d’identité sociale. […] Autrefois [ils] défendaient des idées et faisaient appel aux intellectuels pour élaborer leur projet ; aujourd’hui, les campagnes sont confiées à des publicitaires. »

De l’autre côté, le « socialisme » est sujet au totalitarisme, puisque voulant « délivrer » l’homme de ses opiums et aliénations il a cru pouvoir lui imposer (de force dans les ex-Etats communistes surtout) une idéologie particulière (le communisme). La conscience n’étant que « le reflet des rapports sociaux », selon le mot de K. Marx lui-même, il suffisait alors pour les classes défavorisées d’en « prendre conscience » pour réaliser le communisme et la fin de l’Histoire. L’échec du « socialisme réel » a créé un grand vide idéologique ; la gauche, les gauches, sont décriées éclatent ou implosent. Finies les utopies, les lendemains qui chantent. On ne rêve plus de révolutions, on se « contente » de lutter contre les inégalités, pour le droit des femmes, des homosexuels ; on est écologique ou altermondialiste…

En Haïti, la gauche (ou ce qu’il en reste), incapable d’articuler un programme, a sombré dans l’anarcho-populisme, s’est pulvérisée en particules et associations de malfaiteurs. Dans cette période préélectorale, elle avance en rang dispersé. Certains prétendent pourtant se présenter sous la bannière de « certaines idées-forces » comme le « paysanisme » de Chavannes Jean-Baptiste de Kontra Pèp, le « Dessalinisme » et « Droit-de-l’hommisme » du MOPOD, le pouvoir aux classes démunies du parti « Lavalas » (vestige de la théologie de libération de son fondateur), la teinte « travailliste » de Steven Benoit, le « développementalisme» de LAPEH de Jude Celestin (quoique ces deux derniers seraient plutôt des centristes) … Au moins ici on essaie de rassembler une base sociale autour de certaines idées (il est vrai souvent un peu vague et réduites à leur plus simple expression).

Dans certains pays de l’Amérique Latine (Venezuela, Uruguay, Nicaragua, Chili …), une nouvelle gauche s’est hissée au pouvoir à la faveur des urnes. Et là on voit paradoxalement ce libéralisme politique, porté aux nus par Francis Fukuyama par ailleurs, donné naissance à des régimes qui tentent de remettre en question les dogmes du libéralisme économique. L’ironie dans tout ça c’est que c’est le triomphe du libéralisme lui-même qui est en train de forger ses propres fossoyeurs et attiser son contraire. A part les pays occidentaux où on assiste en général à une remontée de la droite (la Grèce exceptée) , les politiciens là-bas sont obligés de tenir un discours de gauche (contre les inégalités surtout) s’ils veulent avoir une chance d’accéder au pouvoir.

Ni droite, Ni gauche ?

Pour paraphraser Samuel Huntington, notre période serait caractérisée par les conflits de nationalité, de religion, le tribalisme, les fondamentalismes en général. Dans certains pays musulmans, des partis et même des régimes islamiques (élus démocratiquement) existent bel et bien et le « jihadisme » est un « fléau » qui ronge les sociétés occidentales de l’intérieur. Chez les islamiques, le paradoxe vient du fait que des régimes arrivés au pouvoir à la faveur du libéralisme politique naissant, sont ceux là qui, en imposant la « charia » (les lois islamiques), remettent en question ce libéralisme lui-même. Il y a aussi la crise des Balkans et l’Ukraine qui s’articulent autour des nationalités et les velléités séparatistes en Ecosse et en Catalogne pour ne citer que ces cas là.

En Haïti, les partis chrétiens et protestants sont bien dans la danse. Il y a aussi une idéologie qu’on pourrait qualifiée de « lakouisme » (ou de « décentrisme ») qui prend le « lakou » comme modèle de société, mais qui ne s’est guère cristallisée dans un parti politique. Par contre, il y a bien le parti FOUMI dont l’idéologie pourrait s’apparenter à un « fourminisme » puisque pour lui, les haïtiens devrait prendre les fourmis comme modèle pour structurer leur société…
Pourtant, la question des inégalités demeurent au centre des débats et des consciences. Ainsi, quelque soit les teintes, les nuances de la pensée, des idées ou des slogans, elle reste une ligne de démarcation fondamentale. D’ailleurs même pour les pays occidentaux, la critique du libéralisme (qui crée cette inégalité au niveau mondial) devient de plus en plus à l’ordre du jour et le monde lui-même n’est pas à l’abri des utopies.

« Les révolutions ne se décrètent pas, elles surgissent des crises sociales et politiques, sans découler d’aucune « loi » de l’Histoire, d’aucune causalité déterministe. Elles s’inventent et leur issue est toujours incertaine. »

Ainsi, à la faveur des prochaines élections qui arrivent à grand pas, nous croyons qu’il serait une bonne chose pour un parti qui veut briguer le pouvoir de se munir d’un chapeau idéologique pouvant rallier la grande majorité de la population et ce en dépit de la prétendue mort des idéologies et de l’ineffectivité du clivage entre la droite et la gauche. Pourtant on reste toujours et encore sous la menace d’un populiste…

Notre prochain courrier devra-t-il se plonger dans cette marre politicienne et chercher les graines prometteuses ?



Claude Carre !


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