Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Surcharge démocratique ?

Paru le:2015-05-27

Ne voulant pas être distancé par la conjoncture préélectorale, je me suis levé de très tôt pour coucher cette chronique.
Des chiffres et des causes…
En 2006, il y avait 1400 prétendants pour les législatives et 56 candidats à la Présidence, en 2010 : 960 candidats pour le Parlement et 34 prétendants au fauteuil bourré. On aurait pu penser que cette tendance à la baisse se poursuivrait, surprise, en 2015 : 2029 candidats sont inscrits au niveau du Parlement, 71 s’en vont briguer la magistrature suprême pour 192 partis.
Beaucoup estiment que ces chiffres (à n’en pas douter faramineux) sont le signe d’une catastrophe, témoignent de l’aberration du secteur politique et constituent une honte pour le pays. Mais comment expliquer cette surcharge du politique et ce regain d’activités à ce niveau ?
Quelques pistes qui seront approfondies par la suite (je promets).
A. La politique est le reflet de la société et de l’économie, comme je l’avais analysé dans une chronique précédente. L’agriculture est profondément émiettée, le petit paysan « exploite » de petites parcelles de terre (1.824.032 en 2007). Ils sont plus d’un million (1.018.951 exploitations) à s’accrocher à des lopins de plus en plus minuscules (dont la superficie moyenne est de 1.386 hectares soit moins d’un tiers de carreau). Il en est de même pour nos « entreprises » dont 90% d’entre elles ont un chiffre d’affaire inférieur à 96.000 gourdes. On n’a qu’à jeter un coup d’œil dans la rue. Ainsi (et je l’avais bien montré dans ma chronique d’alors) le champ politique ne saurait être différent. La multiplication à outrance des micro-micro-entreprises et la pulvérisation de l’agriculture est aussi de rigueur dans le champ politique et engendre l’éclatement des partis, le désarroi idéologique et le pullulement des « leaders » et « sauveurs » de patrie.

[En fait ma chronique « Structures surréalistes » devrait plutôt avoir pour titre « Structures fractales ». Les fractales sont des structures qui reproduisent le même motif quel que soit l’échelle où elles sont considérées. Ces structures émergent d’une situation chaotique. En fait c’est le chaos lui-même qui prend la forme de fractale. On peut citer : un arbre avec les branches et feuilles qui reproduisent l’arbre à échelle plus réduite, un nuage où chaque partie ressemble au tout, et bien entendu la structure de notre économie ou de notre champ politique où chaque partie résume le tout à quelque soit l’échelle où on la considère et où le processus de fragmentation se répète inlassablement. J’espère plus loin revenir sur ces idées prometteuses].

B. La faiblesse de l’économie, le chômage endémique et le climat non-propice au développement des entreprises et des affaires poussent de plus en plus de gens vers la politique. En fait ceci est aussi un corollaire du premier point. La sphère économique rachitique et improductive est surchargée ce qui entraine une migration de la production vers la politique. Ceci n’est pas un phénomène nouveau mais il a pris une dimension alarmante ces dernières années suite à la chute de la dictature duvaliériste en 1986 et à l’introduction subséquente d’un libéralisme politique « sauvage » couplée avec une décroissance de la production et la faillite des institutions et de l’Etat.

C. Ironiquement, notre « prise en charge » par la communauté internationale et des pays dit amis d’Haïti, non seulement alimente la mentalité d’assistanat, mais offre aux acteurs locaux une certitude à savoir que les élections étant voulues et financées par l’internationale il ne fait pas de doute qu’elles auront quand-même lieu en dépit des retards de la machine et de la mauvaise foi de certaines forces. Alors vaut mieux tenter sa chance de ce côté d’autant plus qu’il y a un brassage d’argent certain à ce niveau.

D. Enfin il ne faut pas sous-estimer le fait que les pratiquants de l’économie de rapine, les contrebandiers, les trafiquants et brasseurs de tout poil cherchent un refuge sous le manteau immunitaire du Parlement. Même des hommes d’affaire du secteur formel des affaires, traditionnellement « apolitiques » commencent eux aussi à vouloir investir les postes électifs, c’est dire l’importance et le poids du politique. La montée de Michel Martelly au pouvoir, un « non-politicien », a aussi ouvert la voie à d’autres non-politiciens, comédiens, chanteurs, journalistes, etc. qui eux aussi apprécieraient une part du gâteau.

Malheureusement dans tout ce tableau il est évidement que très rares sont ceux qui sont mus par le bien-être collectif puisque la politique n’est, pour la très grande majorité, qu’une planche de salut…
Sur le terrain pendant ce temps…
L’actualité pré électorale est émaillée de hauts faits qui sont loin d’être terminés vu que nous sommes en pleine période de contestation au niveau des présidentielles. Sur les 2029 candidats au Parlement, 629 ont été disqualifiés. Soit 31%. La plus spectaculaire disqualification a été celle de la première dame Sophia Martelly suite à la contestation âprement disputée de l’ex Sénateur Louis-Gerald Gilles de « Fanmi lavalas ». Des erreurs terribles ont été commises par son équipe et son avocat principal Thierry Mayard-Paul (lui-même candidat à la présidence par ailleurs et au prise au moment de ces lignes à une contestation de candidature). Son renoncement tardif et inachevé à la nationalité américaine n’a pas pu la sauver de l’élimination et elle s’est empêtrée à vouloir faire valoir qu’elle n’a jamais été comptable des deniers publiques alors qu’elle avait auparavant appliqué pour un certificat de décharge auprès de la Cour supérieure des comptes, enfin elle avait voté son mari en 2010 alors qu’elle avait la double nationalité ce qui n’était pas permis par la constitution de 1987 non encore amendée. En passant, faut-il, dans ce contexte, rappeler les tribulations de son mari président sauvé par le gong par l’ex-ambassadeur américain en personne pour une affaire de double nationalité. On peut bien comprendre que le mari haïtien d’une américaine de naissance puisse lui aussi acquérir cette nationalité comme cela se fait couramment chez nous… Bon…
Beaucoup ont été éliminés pour papier non-conforme- titre de propriété par exemple. D’autres pour non-présentation du certificat de décharge. Ironie cruelle, ceux qui ont poussé à la caducité du Parlement et qui par cet état de fait n’ont pas pu obtenir le précieux certificat (car c’est le Parlement qui l’accorde normalement), se retrouve pris au piège. Certains et pas des moindres (comme Laurent Lamothe et Dully Brutus ex premier-ministre et ex-ministre de Martelly respectivement) croient pouvoir demander le retrait de l’article 96 de la loi électorale, en plaidant la théorie des « impossibles démarches », ce, pour éviter, selon eux, « tout débordement » risquant bien entendu de mettre en péril le processus électoral.
Le phénomène de « fractalisation » - fragmentation aidant, on assiste à des alignements proprement aberrants. Le plus curieux : plus d’une dizaine de candidats à la présidence parmi les proches du pouvoir. Le parti PHTK a même eu à présenter deux candidats à la présidence (Danielle St-Lot et Jovenel Moise) à lui tout seul. Les deux « avocats du peuple » Newton Saint-Juste et André Michel se sont séparés et présentent donc chacun de leur côté leur candidature, tandis que le fils de Dessalines (qui ne jurait que par le « neuronnant » de Tabarre) décide de tenter sa chance et que mme. Manigat elle tout en jetant l’éponge se tient tout de même « en réserve » de la République espérant, comme son feu mari, que le pouvoir lui viendrait à lui être offert puisque les élections, selon sa boule de Crystal, pourraient d’achopper. Le cas de Simon Dieuseul Desras est aussi très bizarre : tout en prétendant être encore le président du Sénat réduit à 10 (alors qu’il en est le onzième ??), en s’inscrivant devant le CEP il déclare, sans sourciller, qu’il n’a absolument aucune garantie que les élections auront lieu effectivement... Faut-il mentionner aussi les partis Vérité (de Préval) et Lavalas (de J.B. Aristide) en rivalité alors que ces deux là étaient jadis considérés comme des frères siamois ? Enfin on n’en finirait pas de signaler les éclatements en cascade et les non-sens grotesques.
Je reste là pour le moment avant de vous proposer dans la prochaine chronique une analyse plus poussée de la faune politique en terme idéologique, politique et base sociale. En attendant la bataille des contestations fait rage au niveau du BCEN, preuve tout de même d’un bouillonnant mélange de surcharge démocratique.
Pourvu que la loi et la Constitution ne soient pas encore une fois foulées aux pieds, et gare aux dérapages !

Claude Carre !


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