Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Salvatrice irrationalité

Paru le:2014-10-21

Je prends, malgré moi, l’habitude d’écrire une chronique par mois. Bon, j’espère que la raison en est autre que ma disponibilité. En fait, quand bien même on a l’impression que beaucoup de choses surviennent, au fond la situation s’enlise, les avancées sont minimes, les problèmes cumulent et les retards s’accumulent et ce, en dépit de la démarche propagandiste du gouvernement, de sa posture narcissique, et des manifestations à répétition de l’opposition. Aujourd’hui je vais faire appel à un brin de théorie pour tenter d’élucider les paradoxes. Mais avant je dois faire la conjoncture qui malgré tout nous apprend des choses encore.

Elections, consultations, auscultations…
Le 23 septembre, en voyage aux USA, Laurent Lamothe déclarait en marge de la 69ième assemblée générale de l’ONU que le Parlement sera dissous automatiquement à cause de l’obstination des six Sénateurs de l’opposition. Le Président lui-même se disait, en bon Zorro des îles, être « prêt » à gouverner par décret, sous entendu pour la « bonne marche des Institutions ». Mais, mal leur en pris car depuis lors une marche forcée semble être menée par l’Exécutif pour la tenue de ces mêmes élections qui semblaient jusqu’alors impossibles à tenir avant la fin de l’année. Apparemment, et de toute évidence, ils se sont fait « tirer les oreilles » par l’administration Obama, John Kerry en particulier qui a eu à rencontrer le Premier Ministre. Alors, le Président de retour au pays, rentre dans une ronde de « consultations » avec les secteurs organisés de la vie nationale. Tour à tour il s’entretient avec les secteurs religieux catholiques et protestants, des organisations de la société civile, des représentants de la presse, des partis politiques jusqu’à rencontrer quatre parmi les six Sénateurs récalcitrants. Naturellement, des « propositions » de sorties de crise pleuvent telles celle du KID de Kplim pour qui les Parlementaires finissant devraient rester à leur postes jusqu’à l’organisation des élections générales en 2015 et celle d’Henry Céant (candidat à la présidence) pour qui un nouveau gouvernement de consensus devra voir le jour pour créer un climat favorable aux prochaines élections. Quand aux Sénateurs « kamikaze », Franky Exius, l’un d’entre eux, fait savoir qu’ils ont signifié au Président, lors d’une rencontre avec lui dans un endroit neutre, que c’est avec les partis d’opposition qu’il devrait de préférence s’asseoir au lieu de vouloir dialoguer avec eux. Jusqu’à présent, toutes les tentatives visant à rencontrer l’opposition (MOPOD, Lavalas, INITE, Fusion,…) ont avorté alors que la logique aurait voulu que ce soit là qu’aurait dû débuter tout le processus de « dialogue », et ce bien avant les pourparlers d’El Rancho; tout le reste n’étant que cirque pour amuser la gallérie.

Lors de la dernière consultation, qui semblerait être plutôt une auscultation, le Président fit chercher l’ex-Président René Préval de son patelin à Marmelade pour un entretien. Ce dernier dit espérer que les conseils par lui prodigués à Michel Martelly serviront à ouvrir l’impasse. Pourtant, il a dû surement lui laisser entendre que le projet d’arrestation d’Aristide nuit grandement à cette désobstruction[1], ses attitudes hautaines n’aident pas et qu’il lui fallait faire des concessions. Pendant qu’on y ait, l’ex-Président n’aurait-il pas dû tout autant « ausculter » l’opposition qui s’enlise et pourquoi pas l’international lui-même ?

Pitit tig se tig, pitit pitit tig se chat mawon[2]
Le 4 Octobre, mourrait l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier d’une crise cardiaque à l’âge de 63 ans. Aussitôt sur Twiter le Président lance un appel à la réconciliation et salue avec tristesse « le départ d’un authentique fils d’Haïti ». Rapidement une querelle autour de l’opportunité ou non de funérailles nationales pour le dictateur s’ensuivit. Le gouvernement bien entendu penchait pour ces fastes funérailles mais l’opinion nationale et internationale s’est dressée contre lui. Finalement, on a eu que des Jean-Claudistes à venir verser des larmes. On a même pu voir son ex-femme Michelle Bennet en personne, qui a pu jadis subtiliser 94 millions de dollars du trésor publique (si l’on croit le Miami Herald[3]), là en toute impunité, fondant en larme dans les bras de Joseph Baguidy, ex-chef de l’anti-gang, ex-colonel des FADH, assassin au beau milieu du champ-de-mars de Yves Volel en ce sombre jour du 14 octobre 1987[4].

Naturellement, les néo duvaliéristes auraient bien voulu des funérailles nationales pour bébé doc, pourtant tous, en lâches qu’ils demeurent, ne se sont pas présentés à l’enterrement. Martelly lui-même, évitant les caméras, n’a fait qu’une courte apparition seulement une fois le convoi funèbre ébranlé. Deux ou trois jours seulement après circulaient sur le net des rumeurs d’une possible candidature aux prochaines élections de Nicolas Duvalier, le petit-fils du tigre membre de cabinet du Président. Décidément, la mort de Jean-Claude Duvalier a provoqué des remous et chambardements de plan au sein des duvaliéristes mais les victimes de la dictature resteront très frustrés de voir mourir leur bourreau sans avoir obtenu justice. Oublier le passé c’est retourner au passé. Le procès du duvaliérisme reste à faire…

Rien ne sert de marcher, il faut courir à point
L’opposition, dite radicale, s’occupe en manifestation et conférence de presse. Mais à chaque marche le pouvoir imperturbable s’emploie à les briser aux moyens de gaz très nocif et jets d’eau très fétide. La police a en effet bloqué puis brisé la marche se rendant à la résidence d’Aristide le 30 septembre 2014 pour protester contre le coup d’état de 1991 de la même date. Elle a aussi réprimé celle du 17 octobre, jour de l’anniversaire de l’assassinat de Dessalines, à coup de gaz et d’eau pestilentielle jusqu’à provoquer l’évanouissement de Moïse Jean-Charles, le bouillant Sénateur. Mais, chose nouvelle, le gouvernement avait dans le même temps organisé des festivités sur la piste de l’ancien aéroport, à quelques pas du Pont Rouge donc, où on pouvait voir performer les orchestres à succès du moment et entendre entres autre chanter : « Vire dada w, kale dada w [5]» par le groupe Djakout #1. Aux dires de Moïse Jean-Charles, qui prétend détenir des informations de sources sûres, ces koudjay[6] auraient coutés près de 60 millions de gourdes. Comme quoi nous serions encore au temps de Jean-Jacques Dessalines qui n’hésitait pas à organiser des bamboches pour permettre au peuple de se défouler.

De nos jours, on parlerait plutôt de « carnavalisme », et pour cause. Pourtant rien n’est plus étranger à la commémoration de la mort de l’Empereur que ces comportements du pouvoir et de l’opposition d’autant plus qu’au même moment, des organisations anti-haïtiennes faisaient bloquer à Saint-Domingue une cérémonie à la mémoire de notre père-fondateur que comptaient organiser des compatriotes vivant en terre voisine.

Expliquer ?
C’est clair, nous marchons de blocages en blocages. Les élections de 2010 étaient bloquées, l’Exécutif de Martelly a pris un an avant de se trouver un Premier Ministre, la reconstruction promise d’après le séisme n’a jamais débuté vraiment, le contrôle de la frontière avec la République voisine promis lui aussi est dans l’impasse, l’énergie électrique elle aussi promise par le Premier ministre en personne, les élections en retard depuis plus de trois ans, les amendements à la constitution de 1987 non encore totalement maitrisés… Sans compter les multiples goulots au niveau du CEP, CSPJ, du Parlement, de l’Administration publique, des différents ministères, de la police nationale, des mairies qui sont des coquilles vides…

Sans vouloir entrer à fond dans l’analyse, je me réfère ici à certaines des idées des théoriciens Karl Von Foerster et Ivan Ilitch concernant l’aliénation et l’évolution des systèmes. Décrivant la « contre productivité par encombrement » , Moshe Koppel, Henri Atlan et Jean-Pierre Dupuy, co-auteurs d’un article sur la complexité et l’aliénation font savoir :

« La logique commune à toutes ces situations de « contre-productivité par encombrement » peut-être décrite ainsi : les acteurs sociaux fondent leurs actions sur l’état actuel du « monde » sans prendre en compte le fait que cet état est le résultat de la synergie de leurs actions. Une rationalité individuelle à courte vue peut aussi déboucher sur une irrationalité collective ». […] « La conjecture de Von Foerster peut s’exprimer ainsi : plus les éléments du système sont « trivialement connectés », moindre est leur influence sur son comportant global : plus en d’autres termes ils sont « aliénés ». Par « trivialement connectés » Von Foesrter veut dire que l’influence de l’état du système (input) sur l’action des éléments (output) prend la forme d’une détermination rigide univoque » [7]

Dans notre cas cela semble évident. Le système est bloqué, parce que les acteurs tout en restant rationnel, dans le cadre de ce système, n’arrivent donc pas à en changer les donnes. Ils ont un comportement rationnel puisque leurs actions sont « adaptées » aux règles du milieu, lesquelles règles ne sont autres que la cristallisation, la résultante de leurs propres actions. Ils sont donc « trivialement connectés » et le système devient « encombré ». [Dans ce contexte, il faudrait des comportements irrationnels, c’est-à-dire « non-adaptés » au système pour y apporter des changements.]

Pourtant, en dépit de son caractère « fonctionnel », le système n’est pas à l’abri des désordres et de l’instabilité puisque passé une valeur critique de connectivité, de redondances, de trivialités, il peut devenir brusquement instable. C’est le cas, nous disent les chercheurs, des phénomènes de foule, de panique, de crise dans les marchés… A ce moment là le système se régule de lui-même violement d’où les crises ….

Il faudrait alors creuser ici, je pense, pour tenter de percer l’irrationalité salvatrice…



[1] Rappelons que c’est Préval lui-même qui a rendu possible le retour d’Aristide en Haïti alors en exil en Afrique du Sud.
[2] Le fils du tigre est un tigre, le fils du fils du tigre n’est plus qu’un chat sauvage. Jean-Claude Duvalier est connu pour avoir prononcé ce feulement de tigre en faisant référence à son père bien entendu.
[3] http://aishamusic.com/Judiciary_Report/jean_claude_duvalier_ex_wife_stole_94_million_from_haiti.htm

[4] http://articles.latimes.com/1987-10-14/news/mn-9262_1_police-headquarters
[5] Bouge ton cul, montre ton cul
[6] Festivités populaires, très prisées par l’empereur Jean-Jacques Dessalines lui-même d’ailleurs.
[7] Les théories de la complexité, Editions du Seuil, 1991, ouvrage collectif p.410-411

CCarré
Guitariste de jazz
3778-6721
Claude Carre !


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