Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Troublantes pensées

Paru le:2014-11-14

La présidente du Brésil Ditma Roussef vient d’être réélue pour un second mandat, mais au Burkina Fasso Blaise Compaoré est chassé du pouvoir par une insurrection populaire pour avoir voulu modifier la Constitution aux fins de briguer un autre mandat après 27 ans de règne. Deux semaines après, les forces vives de cette nation ont pu se mettre d’accord sur une « Charte de la transition » en vue de piloter le retour à l’ordre constitutionnel. Expérience à suivre.

Par contre à Hong-Kong la population, étudiants en tête, réclame bruyamment et depuis des mois, des élections ouvertes avec des candidats pouvant être différents des choix que Pékin veut leur imposer. Aux Etats-Unis, les républicains supplantent les démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat, mais les commentateurs minimisent cette défaite, puisque c’est presque normal maintenant que l’opposition domine le Parlement aux élections de mi-mandat. Le calendrier électoral est ainsi organisé permettant ainsi un entrelacs des termes entre judiciaire et exécutif.

Par contre, au Moyen-Orient et en Ukraine rien ne va.

Les juifs extrémistes sont venus enquiquiner les musulmans sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem et une querelle sanglante à coloration religieuse entre palestiniens et juifs s’y déploie alors qu’un Etat européen, comme la Suède, consent finalement à reconnaitre l’existence d’un Etat palestinien. En Irak et en Syrie, les combattants islamiques jihadistes mènent une croisade impitoyable contre les « infidèles » alors que les pays occidentaux « coalisés » sous la coupe des Etats-Unis font ce qu’ils font de mieux : bombarder les positions de ces « terroristes » en Irak et en Syrie, en faisant fi des lois internationales et des victimes civiles. « Terroristes » qu’ils ont bien entendu commencé par armer contre la Syrie de Bashar El Assad. Mais maintenant ils arment les milices Kurdes puisque ces dernières sont attaquées par les intégristes islamiques, ces Kurdes qui jusque là étaient laissés pour compte, ces Kurdes qui sont en conflit avec la Turquie depuis des lustres, et cette dernière qui rouspète bien entendu…

En Ukraine, après des élections tenues à l’Ouest pro-occidental et à l’Est pro-russe, le cliquetis des armes et les bruit de bottes font place aux froissements des bulletins de vote alors que l’Occident accuse la Russie de Vladimir Poutine d’envoie de troupes et de matériels militaires à l’Est de l’Ukraine, l’Ukraine qui vient pourtant, par la voie du président de la partie Ouest Petro Poroshenko de demander d’adhérer à l’OTAN.

Mais tout n’est pas que troubles car l’Union Européenne vient de réaliser un colossal exploit en faisant atterrir le robot Rosetta sur une comète distante de 500 millions de kilomètres de la terre après un voyage de 10 ans à travers le vide sidéral…
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Alors que représente-t-on dans ce tourbillon mondial que j’évoque ici non pas seulement pour créer un impact ?

Un rapport de la banque mondiale[1] place Haïti 180 ième sur 189 pays en ce qui a trait à l’environnement des affaires, démentant de plein fouet la propagande gouvernementale. Des fugitifs économiques continuent de se risquer en mer tandis que Bahamas déporte vers Haïti des compatriotes en règle et que la République voisine sort de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme qui avait dénoncé l’arrêt anti-haïtien 168-13 afin de garder les mains libres de persécuter nos descendants.
L’épidémie de cholera, dont l’ONU nie jusqu’à présent toute responsabilité en dépit des évidences, ressurgit, tandis que les ondées déferlent sur le Cap-Haïtien, les Cayes et Nippes faisant de nombreuses victimes et des sinistrés…

Evidement, ce qui bloque outrageusement ce sont les élections dont on ne peut pas ne pas en parler. Ainsi, Haïti semble un pays coupé du monde, dont les problèmes sont autres, tant et si bien que certains de nos compatriotes se plaignaient que la presse étrangère n’avait pas assez parlé de nous lors des inondations du Cap-Haïtien. Pourvu donc qu’on occupe une part d’actualité, « nou lèd ase, fòk yo ta pale de nou [2]». Ici, je ne peux m’empêcher de rappeler que Richard Morse, le propriétaire de l’hôtel Ollofson, cousin du Président Martelly, en quittant son poste de conseiller au palais national avait publiquement dénoncé qu’à l’approche des saisons pluvieuses le gouvernement faisait obstruer les égouts pour provoquer des inondations et soutirer ainsi des sous de l’international…

Mais avant de continuer survolons comme d’habitude la conjoncture…

Quand un Président s’explique…
A coup sûr, c’est l’entrevue de Michel Martelly sur les plateaux de la chaine française TV5, lors de sa visite en France en ce début de novembre, qui a été l’évènement marquant de la période. Par-delà les controverses sur la bonne performance ou non de Martelly, c’est surtout ce que cette entrevue a pu révéler des pensées du Président qui devrait plutôt faire objet de débat. Heureusement qu’en France un interviewé ne peut se permettre d’injurier des journalistes (comme il le fait en Haïti) sinon on aurait jamais pu savoir de sa propre bouche à quoi pense notre Président.

Martelly est un musicien et non un politicien, selon ses dires. Ainsi il fait d’une pierre plusieurs coups : il rabaisse le métier de musicien, qui n’est autre, suivant la conception dominante ici et sa sienne propre, qu’un oisif asocial ; il avilit les politiciens qui sont donc dans la même foulée pires que des désœuvrés ; il déchoit la fonction présidentielle elle-même qui est censée être mieux tenue par un loufoque-chanteur-exhibitionniste que par un politicien ; enfin, il se contredit sans sourciller puisqu’il n’est autre que LE président de la République…

Martelly affirme n’avoir pas de diplômes, on est donc dans la même vaine. Il ne comprend pas ce qu’idéologie veut dire ou plus exactement sous-entend ne pas en avoir, ce qui est bien la pire des idéologies. Il n’exprime aucun regret pour Duvalier qui n’a pas été jugé et n’a aucune sympathie pour les victimes de la dictature. Dans le même ordre d’idée, pour lui Blaise Compaoré a fait une « erreur de calcul » en voulant briguer un autre mandat, tandis que lui, sous-entend-i l, pourrait bien passer ce test car étant très populaire auprès du peuple. Evidement dans un tel environnement mental il ne soutient pas vraiment la candidature de son Premier Ministre, comme lui ont soufflé les journalistes de TV5, car selon lui, « tout le monde a le droit de poser sa candidature ». Par conséquent Laurent Lamothe ne serait qu’un Monsieur-le-monde à briguer le fauteuil tout comme le serait, Henry Céant, Tonton Bicha, Moise Jean-Charles ou que sais-je encore…

Ses opinions sur le peuple haïtien ne sont guère flatteuses, on pourrait dire et pour cause puisque lui le musicien sans diplôme non-politicien a été élu par lui à la magistrature suprême. Quant aux femmes, elles couchent par ci par là y compris et surtout avec les soldats de la Minhusta et peuvent donc tomber enceintes « dix-huit » fois et croire à des expéditions de démons au lieu de pratiquer la prévention des naissances. Aussi, on comprend bien, sous-entend-il, qu’elles ont le droit de recourir à l’avortement et oublie ainsi que cela est interdit par les lois du pays.

Haïti « is open for business » (malgré le classement catastrophique) mais on n’a pas besoin d’argent qu’on n’est pas venu chercher en Europe (en dépit du misérabilisme), car les idées nous sont beaucoup plus précieuses, indique-t-il en bombant le torse. Là, sa franchise est candide. Tellement vrai que l’envoyé de John Kerry, Thomas Shannon, ne s’ingère guère (selon lui) dans nos affaires quand il vient pour une série de rencontres surtout avec les parlementaires pour essayer, en lieu et place de Martelly ont fait remarquer les journalistes, de forcer une entente pour la tenue des maudites élections.

Bref, on pourrait en dire beaucoup plus tout en se rendant à l’évidence que malgré tout, les journalistes français (que des Martellistes accusent de racisme) ont été, à certains égards, très tendres envers lui. En effet, à aucun moment il était question du scandale de pot-de-vin qui fait la une de la presse dominicaine où un Sénateur a été mis en détention préventive et ses biens séquestrés pour une affaire de corruption impliquant Martelly entre autres, si l’on en croit les éléments de l’enquête. Ils n’ont pas parlé des chefs de gangs ayant leur entrées et sorties au palais et qui sont protégés par la justice et la police, des taxes illégales sur les appels téléphoniques et les transferts d’argent, du dossier des descendants haïtiens qui sont dénaturalisés à Saint-Domingue et des problèmes frontaliers, de la gestion douteuse du Petro Caribe…

Des consultations aux occultations…
Rosny Desroches de la société civile accuse le Président de vouloir gagner du temps avec toutes ces consultations qui n’en finissent pas. Mais alors, gagner du temps pour quoi faire ? Gouverner par décret ? Ou faire des élections comme le Président l’a dit lui-même en conversation avec la chancelière allemande Angela Merckel ? Mais encore, advenant cette dernière éventualité, ô paradoxe suprême !, l’absence de Parlement deviendrait ainsi une condition indispensable pour élire … un Parlement. Mais les dix Sénateurs qui seront toujours en poste resteront-ils on non à leur poste ? Si oui, ils pourront légalement créer des noises, si non c’est pratiquement un coup de force. Mais le Président lui-même serait hors-la-loi aussi, lui qui assure la bonne marche des institutions, et de loi électorale il n’y en aura point en absence de Parlement pour voter… Dédales et labyrinthes habituels qui nous sommes plus que familiers.

Devant le refus des partis de l’opposition dite radicale de venir « consulter » avec le Président puisqu’il exige des négociations et un agenda de discussions préalables sur un tas de problèmes secouant la nation par ailleurs, la Présidence leur expédie une troisième lettre les conviant cette fois-ci à des « entretiens » dans le cadre d’un autre hôtel de luxe de la capitale. Selon le Larousse on « consulte » quelqu’un pour lui demander son avis et s’entretenir avec quelqu’un c’est avoir ou faire une conversation avec lui. Alors là, chapeau messieurs ! On ne demande pas d’avis, pas de consultations, ni d’auscultations, on ne négocie pas, ne dialogue pas mais on voudrait simplement avoir une conversation (amicale ?) autour d’une table et pourquoi pas d’un verre bien rempli qui pourrait dégeler l’atmosphère pendant que des militants de ces mêmes partis d’opposition croupissent en prison sans jugement. Mais peut-être est-ce une invitation à venir couper un gâteau ou à couper la tête d’un empêcheur de tourner en rond lui-même candidat à la Présidence ? D’où l’occultation ?

En vérité, personne ne sait où l’on va ou plutôt, la certitude de la survenance d’une grave crise semble être devenue une fatalité dans la tête des agents qui demeurent impuissants. D’ailleurs n’est-ce pas ce que nous dicte la conjecture de Foerster évoquée par nous dans notre courrier du 21 octobre intitulé « Salvatrice irrationalité » ?

Bon je termine ici. Désolé, les réflexions plus profondes à une prochaine fois.

[1] http://www.doingbusiness.org/data/exploreeconomies/haiti/

[2] Nous sommes assez laid pour qu’on parle de nous.
Claude Carre !


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