Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Guéguerres et gaguère

Paru le:2014-12-02

Dernier mois de l’année 2014. Faudrait penser à faire un bilan de cette année qui précède la dernière de l’ère Martelly. Mais il faudrait faire également un bilan des quatre années de règne, un bilan politique d’abord mais on pourrait aussi suivre à la trace d’autres indicateurs tels: l’insécurité, la criminalité, le nombre de grèves, de manifestations, le PIB, l’inflation, les divers classements mondiaux, le Budget, les recettes versus dépenses, les projets d’infrastructures et réalisations, le nombre de voyages du chef de l’Etat versus les retombées, les cinq « E » … tout un programme donc… Bon.
Juste des opinions mais signes probants
Le 18 novembre, Charles Saint-Rémy, dit Kiko, le beau-frère du Président, paradait en compagnie de Moïse Jean-Charles, le très farouche adversaire du régime lors d’une manifestation organisée par l’opposition. Il en veut farouchement au Premier ministre Lamothe qui serait, selon lui, l’auteur des persécutions politiques contre l’opposition et serait prêt à aller jusqu’à assassiner ses rivaux dans la course aux prochaines présidentielles. Alors, il est clair que les choses ne tournent pas rond dans le camp Têt kale, surtout que d’autre part ce même beau-frère serait le chef du puissant gang Baz Galil dont Sonson Lafamilia, Woodley Etheart – autre proche du Président, en est un membre actuellement en prison après s’y être livré de plein gré. Deux ou trois jours après cette tonitruante apparition, le Sénateur Edou Zenny, ami d’enfance de Michel Martelly, fustige Kiko à son tour, le traitant de transfuge qui devrait plutôt « laver les linges sales en famille ». Alors il aurait donc enfreint la règle élémentaire de la vie de famille, la loi du milieu quoi…
Mais ce n’est pas tout, Wencesclass Lambert, le petit frère moins intelligent, toujours sur les ondes s’il vous plait, prend le contrepied de Kiko en affirmant que c’est au contraire la familia présidentielle elle-même qui ne serait rien de moins qu’une association de malfaiteurs impliquée dans le trafic de drogue, le blanchiment, le kidnapping… Ainsi il y a au moins un camp « Martelly » et un camp « Lamothe » avec le « pauvre » Président pris donc dans les mailles des deux familia orphelines de « parrain ». Le Président, questionné par un journaliste, rétorque que les déclarations de Kiko n’engagent que lui, c’est son opinion à laquelle chacun a droit, puisque sous-entend-il, nous sommes dans un Etat de droit. En tout cas, tout cela est un signe probant que le pouvoir patrimonial gravitant autour de ce Président s’effiloche.
Mais il y en a beaucoup d’autres signes probants. Un ancien collaborateur de Reginald Delva, l’actuel ministre de l’intérieur, dans une lettre adressée au Sénat y dénonce le fait que les parlementaires et des opposants au régime seraient sur table d’écoutes. Son opinion sans doute. Osner Fevry, encore lui, accuse, toujours sur les ondes s’il vous plait, des hauts gradés de la police, Henry Céant – candidat à la Présidence déclarée et Camille Lebanc, avocat et ancien ministre de la Justice, d’avoir les mains trempées jusqu’au cou (si vous permettez) dans l’assassinat présumé de son fils. Ces deux nommés ne se sont pas fait attendre pour, toujours sur les ondes, fustiger Maitre Févry et l’accuser à leur tour de toutes sortes de malversations. Qu’à cela ne tienne, nous sommes dans un état de droit, c’est une question d’opinion, n’est-ce pas ? Newton Saint-Juste le bouillant opposant-avocat-du-peuple accuse et affirme qu’à bien observer la mine patibulaire du Président, il comprend très bien qu’il met de la cocaïne jusque … dans sa tasse de café. C’est le CSPJ (Conseil Supérieur du Pouvoir Judicaire) qui lui dénonce, par lettre lue sur les ondes bien entendu, les ingérences graves du Président dans l’appareil judiciaire, et c’est enfin un groupe de 7 employées qui dénoncent les mauvais traitements et harcèlement sexuels dont elles sont victimes de la part du directeur de la Télévision Nationale d’Haïti, M. Harisson Ernest.
Des opinions bien entendu… Mais par-delà tout ce galimatias, c’est le système lui-même qui ne tient plus et qui indique que nous ne sommes pas très loin du stade paniquant où tous les agents pèteront les plombs, où la phase aiguë de la crise va se déployer pour que l’ensemble puisse se forger, dans le vacarme et le chaos, un autre équilibre encore plus précaire que celui-ci…
La montagne accouche d’une autre montagne
Finalement, après près de trois mois de consultations avec tous les secteurs de la vie nationale, sauf les premiers intéressés il est vrai (l’opposition réelle), le Président accouche d’une « commission présidentielle de consultations » (encore) chargée, dans la huitaine, de trouver la solution parmi cinq scénarios issus des consultations et étalés de cette manière par le Président lui-même :
1. Changer de gouvernement et de Premier Ministre
2. User de l’article 136 de la Constitution qui stipule que le Président est le garant des Institutions et de leur bonne marche. En clair la gouvernance par décret
3. Faire des changements au niveau du CEP. – Est-ce user de l’article 239 pour refonder un CE provisoire comme le demande les six Sénateurs récalcitrants ?
4. Créer une Assemblée Constituante, renvoyer la Constitution de 87 devenu obsolète
5. Prolonger le mandat des Parlementaires ou mettre sur pied un Conseil de gouvernement que l’Exécutif « consultera » pour des « grosses décisions ».
Au point 1, on se demande quel rapport la démission du Premier Ministre devrait avoir avec les élections. Est-ce lui qui bloque le processus ? Drôle de logique s’il en est…
En 2, on demande au Président de garantir la bonne marche des Institutions et la continuité de l’Etat justement au moment où ces institutions n’existeront plus et que l’Etat devient de plus en plus invalide incapable de marcher. Encore plus bizarre donc…
En 3, on dit faire des changements au CEP qui en est à son énième déjà. Alors que c’est la procédure de nomination qui est elle-même mise en cause par les Parlementaires récalcitrants. Mais pourquoi vouloir les changer ? Sont-ils incapables ? Corrompus ou que sais-je encore ? Evidement ce faisant on admet que le CEP penche du côté de l’Exécutif ce qui est une connerie monumentale puisque justement les membres de cette Institution devraient être indépendants.
En 4, on déraille totalement puisqu’on s’embarque dans une révision de la Constitution pire que celle tentée il n’y pas trop longtemps par Blaise Campaoré ouvrant la voie, entre autres, pour le Président de briguer un second mandat. Révision devant être réalisée par un « Assemblée Constituante » sortant probablement des cuisses Jupiter. Malheureusement le Président ne dit pas quel secteur est venu avec cette trouvaille.
Finalement en 5, on institutionnalise les consultations puisque le mandat des Parlementaires est prolongé et il faudra voter la loi électorale pour faire des élections de toutes les façons, (ce sera donc le statut quo). L’idée de Conseil de Gouvernement à la place du Parlement est une version adoucie du point 2 où le Président gouvernera par décret sauf pour les grosses décisions où il aura à « consulter » ce dit Conseil de gouvernement.
Alors, comment cette commission va-t-elle pouvoir en 8 jours trouver la solution dans une liste qui ne la contient pas ? Déjà, Wencesclass Lambert, encore lui, met en garde cette commission présidentielle contre le choix de la proposition 1. Il protège donc son Premier Ministre qui flaire un coup bas d’autant plus qu’il est en litige avec la famille présidentielle malgré les accolades publiques que le Président lui gratifie pour le mettre en confiance. Il a tenu à déclarer dans une entrevue qu’il n’est pas candidat à la Présidence contrairement à ce qu’on prétend ; ce qui est sage de sa part puisque l’une des raisons pour laquelle sa tête est mise à prix c’est parce justement il est un prétendu prétendant. L’opposition radicale elle ne veut rien savoir de cette commission qui n’est qu’une création de la présidence, se durcit plutôt et prétend rentrer dans la phase II de l’opération dite du Burkina Faso. Mais le Président lui-même jusqu’à quel point est-il lié aux conclusions du rapport de cette commission ? Les résolutions de cette commission ont-elles force contraignante sur l’Exécutif ? Pas du tout, il me semble…
Sur ces entrefaites…
Alors l’international, les Etats-Unis en tête, voyant la situation s’envenimée et qui menace de tourner au vinaigre décident de s’impliquer plus à fond. Une déclaration de Sandra Honoré, la chef de la MINHUSTA, critique presqu’ouvertement le gouvernement qui, selon elle, réprime un peu trop les manifestations de l’opposition et arrête un peu trop ces militants. Peu de jours après, Pamela White, ambassadrice du très puissant voisin, « invite » cette même opposition (Lavalas excepté) à une réunion pour le 2 décembre, soit hier. Le secrétaire d’Etat américain en personne, John Kerry, est attendu à Port-au-Prince le 12 de ce mois. Les Etats-Unis n’apprécient guère le petit jeu de kazwèl de nos politiciens et leurs susceptibilités à fleur de peau.
Du déjà vu ?
Et voilà, la boucle est bouclée, la dernière visite du Secrétaire américain en Haïti remonte à quatre ans en 2010. Hilary Clinton, qui tenait la barre en ce temps-là, était venu signifier à Préval et à son poulain Jude Célestin de débarrasser le plancher en faveur du chanteur-en-passe-de-devenir-président. Cette fois-ci l’affaire en de beaucoup plus complexe, ils doivent d’une part protéger leur propre poulain (le chanteur) qui perd des plumes, se trouve confronter à une grave crise interne au sein de sa camarilla et surtout reste incapable, pour des raisons multiples, de livrer ce qu’ils réclament de lui ; et d’autre part, ils doivent tenir compte de cette opposition qui ne démord pas, qui marque quelques points et accule le gouvernement à des actes anti-démocratiques.
Je devrais donc reprendre la plume sous peu car avec l’entrée fracassante des Etats-Unis dans la gaguère, les événements vont prendre de la vitesse.
CCarré
Guitariste de jazz
3778-6721
Claude Carré !


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