Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Les pieds dans le plat

Paru le:2014-12-15

Les choses se sont en effet précipitées en l’espace d’une dizaine de jours depuis ma dernière chronique.

La cigale ayant chanté tout l’été…
La commission présidentielle de consultation propose de manière surprenante: de démissionner le Premier Ministre Laurent Lamothe et son gouvernement, le juge contesté pro-Martellyste du CSPJ Me Arnel Alexis Joseph et le CEP Martellyste qui devrait être remplacé par un autre nommé suivant l’article 289 (ce que l’Exécutif avait toujours refusé de faire), la libération des prisonniers politiques (dont le gouvernement avait toujours nié l’existence). Des négociations devront donc s’enclencher à bâtons rompus pour : que le président puisse choisir un nouveau Premier Ministre en consultation avec les présidents des deux chambres et en accord avec les partis de l’opposition pour créer un gouvernement d’ouverture (ce que l’Exécutif avait toujours refusé) ; que les chambres soient convoquées à l’extraordinaire pour : ratifier le nouveau Premier ministre et voter les amendements à la loi électorale. Les parlementaires ne verront pas leur mandat prolonger et le Président n’aura droit qu’à un seul décret : celui justement de convoquer le peuple en ces comices. Tout ceci doit être finalisé avant la date fatidique du 12 janvier 2015. La présence de l’ambassadrice Pamela White et du « core » group des pays dits amis d’Haïti à la cérémonie de remise de ce rapport au Président témoigne de l’importance du geste et des espoirs que cette internationale place dans ce document…

Après trois jours de discussions avec ses conseillers, le Président, crée encore une plus grande surprise, le vendredi 12 décembre, lors d’une autre cérémonie au palais national, en acceptant en bloc les recommandations du rapport. Il promet « dès lundi » de rentrer en négociation pour leurs mises en œuvre bien qu’il doute de leur faisabilité dans un laps de temps si court. Dans son assez bref discours, où il est apparu très usé et au bord de l’émotion, il arbore une posture victimaire en arguant qu’il a tout fait pour faire marcher les institutions et réaliser les élections mais a été boycotté par l’opposition en particulier les six sénateurs « jusqu’auboutistes ».

Le lendemain 13 décembre, sur fond de manifestations encore plus virulentes où des soldats de la MINHUSTA attaqués à coups de pierres tirent à hauteur d’hommes et où on dénombre au moins une victime tuée par 3 balles, le Premier Ministre Lamothe à 2h du matin (dimanche alors) , dans un discours à la nation (qui dormait du plus profond des sommeils ) annonce sa démission et dit partir avec le sentiment du devoir accompli. (2 h du matin ! cela prouve que l’accouchement a été pénible ou bien est-ce une tactique bien connue en Haïti pour se donner un temps de battement ?)

Énormités et invraisemblances
Certainement on a de grandes énormités dans le rapport. En premier lieu on demande au Président d’accepter de mettre en application les exigences de l’opposition (sauf sa propre démission). Ainsi on le pousse à se désavouer et même à avouer des torts (arrestation de prisonniers politiques par exemple) qu’il a toujours niés. On désapprouve au premier chef : les ministres de l’Intérieur, de la Justice, le chef de la police (qui marronne alors qu’il est convoqué au Sénat) et aussi d’autres ministres secondaires telle celle de l’économie, celui de la communication –le bouillant Hérivaux qui traitait de « cafards » les opposants au régime il n’y a pas très longtemps... tout le staff en fait. On consent que le Président a été nul tout au long dans ses rapports avec cette opposition, incapable de trouver des compromis ou solutions pour la bonne marche des Institutions et ce en dépit des rencontres de Caribe, de l’accord d’El Rancho dont on en a fait un document salvateur et curateur, des rencontres de Best Western, des consultations-auscultations sans fin. L’intéressé lui-même admet, en formant la commission consultative notamment, qu’il est incapable de trouver les formules qui marchent. Mais on reste pantois quand on voit que cette internationale, qui se prétend si futée, avait la naïveté de croire que le chanteur-novice au tempérament belliqueux-bi-polaire-et-mégalo sur les bords, pourrait, en s’exhibant, chantant et dansant sur les estrades, être un rassembleur et assurer la bonne marche des Institutions dans un pays aussi ingouvernable que le notre par surcroît.

Pamela White avait donné le ton. Le « Président doit terminer son mandat » tandis que le sort du Premier ministre est « entre les mains des Haïtiens ». Chose dite, chose faite alors, la commission demande à ce dernier de démissionner pour « créer un climat d’apaisement ». Et lui, comme par enchantement, était déjà prêt à se « sacrifier » pour le salut de la patrie au grand dam de son clan : les éternels Lambert en première ligne. Ainsi, énorme paradoxe, celui qui se pose en victime et avoue son impuissance : le Président Michel Joseph Martelly, reste à son poste ; tandis que celui qui dit n’avoir rien à se reprocher, qui n’a rien en fait à voir avec le processus électoral - et qui a même eu droit au soutien public de Bill Clinton - est limogé pour satisfaire les uns et les autres… Mais peut-être qu’il a de gros soupçons de corruption qui le pèsent …

On donne le champ libre à l’opposition. En fait, on pourrait aisément penser que les « recommandations » de cette commission lui ont été soufflées à l’oreille par les responsables du parti Lavalas par exemple qui eux n’ont jamais exigé le départ de Martelly mais seulement celui du Premier ministre justement…

Alors sur ses entrefaites, suite à la rencontre de l’opposition avec Pamela White, la visite de Thomas Shannon l’envoyé spécial de Washington les 11 et 12 décembre, et l’annonce de la venue (entre-temps annulée) du secrétaire d’Etat américain John Kerry, les choses se sont précipitées. Le « core » group (en premier) cède à la panique, pour lui les choses vont se gâter puisque l’opposition, jusque là tenue pour quantité négligeable, prend du poids et le gouvernement est obligé d’user de méthodes de rétorsion peu démocratiques (dénoncées deux semaines auparavant par Sandra Honoré, la chef de la MINHUSTA) qui risquent de faire encore monter la température dans la marmite. De plus, la date fatidique du 10 janvier 2015 avance à grands pas et aucune solution n’est en vue. Alors peut-être il vaut mieux prendre les devants, céder du terrain maintenant pour ne pas à avoir à tout perdre dans un avenir pas trop lointain. En amour, disait Napoléon, la plus grande victoire c’est la fuite, ceci pourrait tout aussi bien s’appliquer en politique… en politique haïtienne bien entendu.

Echec et mat ?... [1]
Le président de toutes les façons était piégé : refuser les recommandations serait prolonger la crise qui risquerait d’amener sa démission prématurée ; les accepter, comme il l’a fait, c’est avouer son impuissance, se faire arracher les dents et se démettre d’une partie de sa camarilla aux abois et déjà en proie à des crises internes. Au fond, cette mise en diagonale du Président, par les effets convergés de l’opposition et la pression des USA qui ne veulent pas d’un échec retentissant en politique extérieure alors qu’il ne reste plus que 2 ans de mandat à Barrack Obama, découle de la grande dépendance de l’Exécutif envers le « core » group. Michel Martelly n’a-t’il pas accédé au second tour des présidentielles de 2010 grâce à l’intervention directe d’Hillary Clinton et n’a-t’il pas été sauvé « by the bell » dans l’affaire des doubles nationalités par l’intervention incongrue de l’ambassadeur américain Kenneth Anderson en personne ? Ainsi il n’a pas d’autres choix que d’obéir à ses mentors et essayer de garder un semblant de dignité en se faisant passer pour un bouc émissaire. Mais n’a-t-il pas du même coup signé sa reddition ? Et que reste-t-il alors de son mandat ?

[ou], qui perd gagne ? …[2]
A première vue, il semblerait que l’opposition soit en position de force. Pourtant. Elle est hétéroclite, désorganisée et rongée par les divisions. Elle a bâti toute sa stratégie sur le « rache manyok » et se retrouve aujourd’hui désemparée devant la perspective de devoir réellement faire partie d’un gouvernement d’ouverture, c’est-à-dire passée de l’opposition confortable à une certaine mais gênante et difficile cogestion de la chose publique. De plus, elle est prise au dépourvu car elle est en plein momentum pendant que les manifestations anti-Martelly prennent de plus en plus de consistance. Certains déjà prétendent qu’il est trop tard, qu’on veut sauver une fois de plus le régime de Martelly, ils veulent donc sa démission pure et simple ; d’autres se disent prêts à rentrer en négociation. De toutes les façons, on va pouvoir tester la bonne foi de certains partis qui réclamaient les points qui sont tous contenus dans les recommandations de la commission. Certains parmi ces opposants sont des rescapés du pouvoir de Préval et d’Aristide, pas bien vus par tout le monde donc. D’autres, Mme Manigat entre autre, qui reste, comme son défunt mari, une femme qui voit des ouvertures partout et qui commence déjà à miauler en direction du pouvoir alors qu’elle fait partie d’une coalition. Enfin, comment stopper une machine en pleine vitesse (celle du dechoukaj) alors qu’on ne dispose pas de freins pour arrêter le train.

Une chose est sûre cependant, la mobilisation anti-Martelly va continuer en dépit de certains qui vont devoir aller s’asseoir sur une table avec lui.

[ou] Echec et pat ?[3]
Martelly émet des réserves sur le calendrier proposé par la commission. Il est réellement problématique de croire pouvoir accomplir autant de choses en si peu de temps. Rappelons que le processus de nomination de l’actuel Premier ministre à lui seul a duré la bagatelle de deux mois et demi. En fait, il faut l’avouer, l’idée paraît assez saugrenue qui prétend pouvoir accomplir en un mois ce qu’on n’a pas pu faire en trois ans. On ne peut donc que se remémorer les Saintes Ecritures du Nouveau Testament où Jésus Christ avait dit qu’il pouvait en trois jours reconstruire le temple de Dieu après qu’on l’ait détruit. Mais il s’agit du fils de Dieu qui peut faire des miracles en veux-tu en voilà. Convenez, qu’avec nos politiciens haïtiens on est loin, mais très loin, de tels prodiges. D’ailleurs, les Sénateurs qui tirent sur la gauche sont plus intéressés par l’inculpation du Premier ministre (on l’avait déjà bien vu avec l’ex-Sénateur Gabriel Fortuné membre de la commission présidentielle qui avait secoué la presse en déclarant être rentré « en guerre » avec Reginald Boulos – président de cette même commission - pour avoir demandé un audit sur la gestion des fonds de Petro Caribe et les taxes illégales prélevées pour le programme d’éducation gratuite). Comme de fait, des plaintes déposées contre le Premier ministre sont en train d’être réactivées alors qu’il a perdu toutes ses plumes et pense pouvoir laisser la primature trois jours après sa démission (filer à l’anglaise donc) au lieu de liquider les affaires courantes comme le prescrit la Constitution. Alors pourquoi cet empressement de vider les lieux ? A-t-il le cœur aussi léger qu’il le prétend ?

D’un autre côté, les 5 Sénateurs proches du pouvoir et du Premier ministre plus précisément, menacent de ne pas ratifier le prochain Premier Ministre bloquant ainsi tout le processus de régularisation. Ainsi, le Premier ministre prendrait la clé des champs et le nouveau serait coincé dans les coulisses du Sénat. Pendant ce temps le président aurait les mains liées, incapable de bouger même le petit doigt. Pat parfait donc…

La conjoncture pleine d’incertitudes et d’indéterminations a bouffé tout mon temps. S’achemine-t-on vers un blocage complet du système, une conflagration entre les protagonistes, et la prise en charge de l’internationale obligée de mettre les pieds dans la tourbière ? A très vite…

[1] Dans le jeu d’échec, échec et mat est quand le roi n’a plus de portes de sortie et doit se rendre à l’armée adverse.
[2] Jeu de dames inversé où celui qui se fait bouffer tous ses pions par l’adversaire gagne.
[3] La partie d’échec est déclarée nulle: lorsque le Roi ne peut plus jouer sans se mettre en échec, et qu'il ne peut effectuer aucun coup, ni de pion, ni de pièce, Il est " PAT".
Claude Carré !


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