Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Les blancs débarquent ?

Paru le:2015-01-12

Il y a 5 ans exactement, le 12 janvier 2010, périssaient près 300.000 Haïtiens dans l’une des plus grandes catastrophes que l’humanité ait connues. Je me rappelle avoir débuté ses chroniques seulement 7 jours après l’hécatombe. J’ai donc, après 5 ans et en toute modestie, une certaine habitude de la chose publique haïtienne. Pourtant c’est la première fois que je n’ai pas encore une position bien précise sur le contenu et la marche à suivre pour écrire la présente chronique. Il faut dire il est vrai que nous sommes au beau milieu de la crise politique, que l’Assemblée nationale de la dernière chance convoquée par le Président hier dimanche 11 janvier pour ratifier la loi électorale n’a pas pu avoir lieu faute de quorum au niveau du Sénat de la République et ce malgré l’irruption spectaculaire de l’ambassadrice américaine Pamela White qui y était venue exiger le vote tant attendu. Pourtant avant de parler conjoncture, n’en déplaise aux impatients, faut-il bien évoquer, même à grands traits, les menaces telluriques qui nous talonnent et l’impréparation du pays.

Deux grandes secousses au lieu d’une, incurie et indifférence
C’est archi-simple et effroyable à la fois : la faille septentrionale est en pleine activité, une secousse de 4.5 sur l’échelle de Richter vient de frapper Puerto Plata en République Dominicaine. On s’attend donc dans un avenir pas trop lointain à une grande conflagration au Nord du pays avec risque de Tsunami. La faille Enriquillo, au sud, est elle aussi en pleine ébullition. Les experts rappellent que le tremblement de terre de 2010 n’était pas dû à l’activité de cette faille comme on l’avait cru au début mais bien à celle d’une autre inconnue jusqu’alors et baptisée depuis faille de Léogane. Ainsi, le prochain ébranlement de la faille dite d’Enriquillo, qui est à nos portes, sera encore plus dévastateur que celui de 2010 (plus de 8 degrés sur l’échelle) et son épicentre sera encore plus proche du centre de Port-au-Prince. 5 ans après la catastrophe du 10 janvier 2010 l’Etat haïtien n’a pratiquement rien foutu en matière de préparation antisismique, pourtant, curieusement un message publicitaire prétend que ce n’est pas une fatalité et répète en boucle presqu’ironiquement « Se pare pou n pare, Se pare pou n pare, Se pare pou n… »[1]

Polyaccords[2]
Le Président, pour sauver son mandat et satisfaire ses mentors, n’avait donc pas d’autres choix que d’accepter les termes du rapport de sa propre commission. Ainsi, le Premier ministre Laurent Lamothe fait ses valises et est remplacé trois jours après par Florence Duperval comme Premier ministre intérimaire. Après consultation avec le président des deux chambres Martelly choisit (sur une liste de trois noms discutés) Evans Paul du KID comme nouveau Premier ministre (Evans Paul était lui-même un membre de la commission recommandant la démission de Lamothe).

Tout semble donc sur les rails lorsque ces messieurs du Sénat s’insurgent contre le choix « unilatéral » d’Evans Paul qui selon eux devrait être le résultat d’un consensus entre le pouvoir, le Parlement et l’opposition. Ils menacent sur ces entrefaites de ne pas le ratifier lors de la présentation de sa politique générale (selon les prescrits des amendements controversés à la Constitution de 1987). Pris de panique, l’Exécutif (sous la dictée probable de l’internationale) signe un accord du 29 décembre tripartite (Exécutif, législatif et judiciaire) stipulant essentiellement : que les parlementaires verraient leur mandat prolongé ( jusqu’à 4 ans fermes pour les députés et 6 ans pour les Sénateurs vu qu’ils avaient au préalable consenti à raccourcir leur mandat pour uniformiser le calendrier électoral toujours selon les prescrits de la constitution amendée), qu’un Premier ministre (ô ambigüité suprême !) serait choisi par le Président en consultation avec les présidents des deux chambres et l’opposition, en contrepartie, que le Parlement s’engage, avant le 12 janvier, à voter la loi électorale et le Premier ministre (lequel ? on ne sait), qu’il entérinera la loi controversée sur les taxes pour l’éducation gratuite et n’exigerait pas d’audit des fonds publics sauf au cas où un commis de l’Etat demanderait décharge auprès de la Cour supérieure des comptes. Le tout étant couronné d’un dernier article stipulant qu’en cas de non-application d’un point de l’accord le Président s’engagerait à gouverner par décret.

Seulement voilà, cet accord du 29 décembre s’avère très dissonant. Nul autre qu’Arnèl Alexis- de la cour de cassation, le président qui devait avoir déjà démissionné suivant les recommandations de la commission de consultation, paraphait l’accord au nom du judicaire ; un Premier ministre (Evans Paul) étant déjà par arrêté choisi par le Président pourquoi l’accord stipulait-il que le Président allait justement le faire ; ne laissait-on pas alors attendre qu’il se rétractait sur le choix d’Evans Paul. Comme de fait, Simon Desras (signataire de l’accord), peu de temps après, disait avec la plus étonnante des assurances que pour lui le Premier ministre n’était pas encore choisi. ?!! Et plusieurs jours après n’est-ce pas un groupe de 13 sénateurs qui le proposaient, lui-même Simon Dieuseul Desras, comme nouveau Premier ministre au Président !

De plus, les partis politiques étaient montés au créneau et se disaient qu’ils avaient été mis à l’écart de cet accord. Les manifestations de rue continuaient, avec moins de participation il est vrai, certains partis dont lavallas, tout en voulant négocier avec le Président continuaient à fouler le béton et demandaient même, pour la première fois, le départ de Martelly lui-même. Les organisations et leaders populaires ne démordaient pas et étaenit même parvenues, selon leur dire, à « la dernière phase » de l’opération dite de Burkina Faso. Seul Arnèl Belizaire avait fait volte-face et disait supporté le nouveau Premier Ministre ce qui lui a valu d’être agressé physiquement par les irréductibles pour cause de trahison et sauver in extremis par des agents de la CIMO.

Alors l’Exécutif, toujours dans le but de sauver les meubles, rentrait dans un autre round de négociations cette fois-ci avec les partis politiques (4 dans un premier temps : Kontra pèp la, Ayiyi pou ayisyen, Fusion des sociaux-démocrates et INITE). Ce qui a été très pénible aux dires des uns et des autres mais qui a finalement abouti, le dimanche 11 janvier, à un autre accord en 23 points celui-là où pratiquement toutes les revendications de cette opposition (sauf le départ de Martelly) sont satisfaites :

-recréation du CEP suivant le modèle de l’article 289 en précisant les secteurs devant envoyer deux membres au choix,
-révision du travail de l’ancien CEP concernant la formation des BEC et BEV,
-démission d’Arnèl Alexis (dont on dit qu’il a exigé le versement intégral pour les 7 ans qui lui restaient à faire),
-révision des nominations illégales qu’il a effectuées dans le judiciaire et révocation en perspective,
-le président se réserve le droit de choisir un nouveau Premier ministre qui devra être un rassembleur pris à l’intérieur d’un parti politique ou dans la société civile,
-résolution des problèmes des « agents intérimaires » qui avaient été nommés par le pouvoir à la place des maires élus dont les mandats étaient arrivés à terme,
- les membres du prochain gouvernement s’engagent à ne pas participer aux prochaines compétitions électorales,
-promesse d’aide financière aux partis politiques participant aux prochaines élections
-jusqu’à la distribution d’heures d’antennes dans les medias d’état au prorata de la couverture nationale des partis,
-libérations des prisonniers « dits » politiques

Paul Denis (« grand conseiller » d’INITE) dans son allocation de clôture à la cérémonie de signature au Kinam admet que si auparavant il n’avait en tête que de se bagarrer avec le Président maintenant, après ses négociations, il réalise qu’il est un humain comme lui avec qui il peut discuter. Il fait savoir qu’en négociant, il continue à combattre pour l’aboutissement de s ses revendications et que s’il est possible d’arriver à ses fins par la négociation cela vaut mieux. Par ailleurs il invite « ses amis » encore sur le béton à venir à la table pour signer l’accord avant d’éviter la mainmise de l’étranger qui ferait de nous tous des « pantins ».

Pourtant …
Il ne restait plus qu’un seul pas à franchir pour compléter la pièce et trouver le final. L’ambassade américaine faisait sortir une note musclée disant que vue la mauvaise foi du Parlement, le gouvernement américain continuera à travailler avec le Président qu’il félicite pour les efforts accomplis en vue de résoudre l’impasse. Pendant le même temps, hier 11 janvier, le Président convoquait l’Assemblée nationale à l’extraordinaire pour la ratification de la loi électorale et l’ambassadrice Pamela White (comble de l’indécence) sétait rendue en personne au Parlement pour mettre la pression sur les sénateurs récalcitrants. Malheureusement, la symphonie de mauvais goût reste inachevable. Seulement une dizaine d’entre les Sénateurs au maximum (sur 16 requis) étaient présents. Parmi les absents on dénote (bizarrement) autant d’opposants farouches que de partisans du régime. Ainsi, les résolutions à la dernière minute avant minuit auxquelles nous nous sommes habituées depuis plusieurs années n’ont pas pu être concoctées. L’histoire, la comédie ne se répètera pas. .. (à analyser dans le prochain courrier)

Bien que le mandat de la 49ième législature prît fin hier à minuit, Dieuseul Desras, faisait une ultime tentative et convoquait pour demain (aujourd’hui donc) une autre séance à l’extraordinaire. Malheureusement, plus grand monde parmi ces parlementaires n’y croit, les chambres sont désespérément désertes…

Et maintenant…
Tous les accords tombent d’eux-mêmes. Le Parlement est inopérent, seuls 10 sénateurs et le Président sont encore des élus. Le Premier ministre choisi, qui ne sait même pas si c’est lui ou un autre ou s’il va être installé, sera de toutes les façons un de-facto. Martelly, avec l’appui des Américains, tentera de diriger par décrets, l’opposition s’y opposera, on exigera sa démission. Les élections, Dieu seul sait quand elles pourront avoir lieu, seront entachées d’illégitimité puisque la loi électorale ne sera pas valide, même si on forme le nouveau CEP suivant l’esprit de l’article 289, il n’y aura plus de Parlement pour l’entériner. Comment va-t-on amener les partis politiques vers les élections ? Va-t-on vers une autre Constituante, quid de la Constitution qui est elle-même caduc, de même que le chef de l’Etat d’ailleurs ? Sans Parlement les trois pouvoirs s’estompent avec la Constitution de 87. Casse-tête total et hécatombe politique. Il n’y a pas de quoi se réjouir. Drôle d’anniversaire.

Pendant ce temps, le bruit courre que des marines ont déjà pris position sur le territoire et des bateaux de guerre lorgnent dans les environs. Certains ne souhaitent que ça et se frotte déjà les mains.
Les blancs débarquent-ils encore ?

[1] Il suffit d’être prêt, Il suffit d’être prêt,…

[2] En théorie musicale un poly-accord est une harmonie polytonale où plusieurs accords divergents peuvent se faire entendre simultanément
Claude Carre !


Retrouvez Claude sur:

Recevez votre courrier par mails

Name:

Email:

 
Contactez-Nous | A Propos de Nous
© Tous Droits Réservés Claude Carré
Webdesign Par:Dieuvenson BON