Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Chassé-croisé et baril de poudre

Paru le:2015-02-22

Conjoncture et conjectures…
Tout a donc commencé quand Michel Martelly a déclaré vouloir respecter à la lettre le rapport de la commission présidentielle de consultation qui pourtant le désavouait. Tout a aussi montré que l’internationale encourageait vivement un tel scenario.
Aujourd’hui, on comprend que ce comportement, somme toute, « irrationnel » (irrationnel puisque ne rentrant pas immédiatement dans la logique des « guerres et guéguerres » inter-politiciennes qui demeurent les scénarios largement dominants ici) nous a épargné (pour combien de temps encore ?) une crise majeure. Dans ma chronique du 24 octobre 2015, je faisais référence à la conjecture de Von Foerster à propos des situations de « contre-productivité par encombrement » qui expliquait que tant que les acteurs sociaux fondaient leur action sur une rationalité à courte vue, ils ne pouvaient se rendre compte de la synergie de leur action. Ici il faut à nouveau bien insister sur le mot rationalité car dans un système où tout le monde ne pense qu’à faire des gains rapides (chacun visant à maximiser ses satisfactions au plus vite et ce aux dépends des autres agents) se comporter différemment (en « altruiste » par exemple) n’est autre que suicidaire. Pourtant, et cela est aussi prévu par cette même conjecture, cette irrationalité même, ces agissements qui vont à l’encontre de la logique du système « trivialement connecté », lui offre – à ce système, la possibilité d’évoluer et d’échapper à son dénouement habituel, c’est-à-dire les crises violentes et périodiques.
Bien entendu, il est, selon cette même théorie, presqu’impossible à un agent de ce système d’en sortir étant donné la force contraignante des schémas tandis qu’un agent extérieur peut facilement comprendre les enjeux et essayer de forcer des issues. Rôle, on l’a vu, tenu par l’internationale qui reste donc le chef d’orchestre…
Dans ma dernière chronique j’ai conjecturé des diverses continuations possibles découlant des voltefaces forcés de Martelly : a-t-il scellé son arrêt de mort en se défaisant de son Premier ministre et en acceptant de se plier aux injonctions de l’opposition (le mat) ? Ou est-ce que ce faisant la crise sera neutralisée et sortira-il gagnant en fin de compte (le qui perd gagne) ? Ou enfin s’ensuivra-t-il une situation d’indécision sans véritables gagnants ou perdants (le pat) ?
Et entre-temps…
Avec la caducité du Parlement, la voie s’ouvrait pour Evans Paul et son gouvernement car l’accord du 11 janvier, en principe du moins et en vertu de cette même caducité, tombait (c’est la position de Kontra pèp la qui dit retourner dans l’opposition). Evans Paul a pu donc bon gré mal gré former un gouvernement où certains postes sont occupés par les partis de l’opposition ayant participé à l’accord du 11 janvier et l’Exécutif. D’abord INITE qui prend de manière surprenante le ministère de l’intérieur ce qui indique qu’il y a ici un accord stratégique secret de haut niveau sur lequel j’aurai à revenir, ensuite la Fusion et Ayiti pou Ayisyen et enfin beaucoup de ministres importants de l’ancien gouvernement Lamothe qui ont été tout simplement reconduits. A signaler que Carel Alexandre nommé membre de cabinet du Président a du être éliminé de la liste pour passé poudreux sous la pression des Etats-Unis. Cependant Roro Nelson, le sbire bien connu, est maintenant rendu au cabinet du Président et Jean-Renel Sannon ex-ministre de la justice décrié devient chef de ce même cabinet. Ainsi, des membres de la camarilla demeurent, même quand ils sont mutés à des postes moins proéminents. En fait presque tous les partis politiques présents dans le gouvernement d’ouverture (non-consensuel donc) ne sont guère satisfaits du partage du gâteau (sauf INITE bien entendu qui ne pipe mot). Ceux qui sont en dehors continuent de battre la grosse caisse (sauf l’OPL) mais doivent préparer leur virage à l’approche des élections qui semble devenir inéluctables sous ce nouveau gouvernement.
Il faut dire qu’à cette même séance du 11 janvier le quorum au Sénat était infirmé autant par des habituels Sénateurs de l’opposition membre de la bande des six que par des proches du pouvoir ou encore par des Sénateurs de l’OPL. Chacun de ces camps, suivant leur visée, avait un intérêt quelconque à voir couler le Parlement. Les gars de l’OPL sont de mèche avec les instances qui désirent que l’Exécutif gouverne par décret. Et, chose encore plus troublante, on vient d’apprendre qu’Andris Riché, le flamboyant Sénateur de l’OPL devenu entre-temps président du « Sénat » de 10 membres, avait, au mépris de la procédure et dans la plus totale opacité transmis à la cour supérieure des comptes une demande de décharge formulée auprès du Sénat par le Premier ministre sortant Laurent Lamothe. Alors là, il y a vraiment matière à développement…
D’autres Sénateurs proches du régime ont même cru naïvement que le gouvernement américain, en faisant sortir son communiqué de dernière heure où il affirmait soutenir le Président au cas où le Parlement faillirait à sa tâche de ratifier la loi électorale, donnait en fait carte blanche à Martelly pour qu’il dirige par décret. Pamela White s’était rendu au Parlement non pas pour faire échouer la séance mais bien pour forcer le quorum de Sénateurs et Sauveur Pierre-Etienne en personne ne s’est pas du tout gêné pour faire savoir sur les ondes qu’il a reçu ce même jour des appels de cette ambassadrice lui demandant instamment mais en vain de faire en sorte que les Sénateurs de l’OPL viennent siéger à l’Assemblée nationale… Au fait, la communauté internationale n’a nullement cessé de faire pression pour la tenue des élections « le plus rapidement possible » (en témoigne la récente visite d’une délégation du Conseil de sécurité des Nations-Unis) tout en se montrant très préoccupée par l’absence de Parlement. D’ailleurs il suffit d’imaginer le mandat du président lui-même prenant fin pendant que les élections resteraient intenables, sur qui dans de telles conditions s’appuierait l’internationale pour poursuivre sa stratégie de stabilisation du pays ? Et pourtant, par-delà l’épisodique, force est de constater que cette absence de Parlement est paradoxalement devenue une condition pour élire … un Parlement. Ceci, non pas parce que ce Parlement soit particulièrement plus corrompu qu’un autre, mais plus profondément que l’Etat haïtien n’arrive pas, pour des raisons structurelles, à se hisser à la hauteur de sa Constitution. De même qu’un gouvernement de facto (« démmissionariste ») échappant au contrôle du Parlement (inexistant) est plus « à même », pour les mêmes raisons, faut-il présumer, d’organiser des élections.
Mais on en restait pas là, la procédure de nomination des membres du nouveau CEP secteur par secteur s’enclenchait. Tohu-bohu, tergiversations, divergences, prises de paroles acerbes et de bec ont émaillés leur choix qui s’est donc fait dans la douleur. A la tête du nouveau CEP, Pierre-Louis Opont directeur de celui de 2010 sur lequel pèsent de lourds soupçons de corruption. L’organisation des élections demeure un casse-tête, il faut un budget énorme, une loi, nombre de problèmes techniques et administratifs à résoudre. Faut-il une seule ou deux élections pour l’année 2015 ? Quelles sont les dates possibles ou faisables ? Tout faux pas ici serait fatal…
Impossible apaisement !
C’est vrai, le Président Martelly s’est « Prévalisé ». Il s’est défait de son Premier Ministre, est devenu moins arrogant, joue à l’impuissant au débonnaire, prétend ne pas s’attacher au pouvoir et même joue au qui perd gagne à l’image de son prédécesseur qui, nous le rappelons, était, sur sa demande, dernièrement revenu de Marmelade pour le rencontrer et lui prodiguer des « conseils ». On sait que Préval est le seul président à avoir terminé ses deux mandats après avoir été Premier ministre sous le premier Jean-Bertrand Aristide de 1990. L’un de ses « secrets » est outre son « laisser-grainisme » à la Pétion, mais aussi sa manière de gouverner non-autoritaire où il préfère contourner, envelopper, cajoler, confondre ses adversaires plutôt que de les affronter de manière frontale. C’est aussi une attitude non ostentatoire et une manière de dire crûment que les choses vont mal : le « nager-pour-sortir ». Naturellement, après 3 ans de triomphalisme du règne de Lamothe arrivé à ses limites extrêmes et au bord de la catastrophe, (K-Plim prétend qu’il a hérité de pas moins de milles projets du gouvernement de ce dernier alors que Martelly déclarait les caisses vides !), il était temps de changer de discours et de posture. Alors il joue maintenant au victimaire et au bouc émissaire et prétend, après avoir chanté tout l’été et baigner dans la corruption et les dépenses fastueuses dignes de la cour des rois et empereurs, se sacrifier sur l’hôtel de la patrie pour le salut du peuple. Ceci, avec un certain succès temporaire il faut le dire… Mais…
Chassé le naturel il revient au galop. La première rencontre entre le Président et ce qui reste de Parlement a vite tourné au vinaigre entre lui et le Sénateur Steven Benoit, un ami d’enfance par surcroit. Ce dernier dénonce les dérives et la corruption actuelle du régime en révélant entre autres des dépenses s’élevant jusqu’à 120.000 $ rien que pour la voiture d’un ministre…
Les problèmes ne sont pas uniquement de nature politique, il y a une crise générale de l’Etat. La corruption bat son plein, une lettre d’Himler Rebu ex-ministre des sports fait état de la viscosité nauséabonde et extrême de ce ministère – et par ricochet de tout le système. Le porte-parole de la présidence, Lucien Jura, lui-même ex-journaliste, tente publiquement, au vu et au su de la nation, lors d’une rencontre au palais national de soudoyer les journalistes présents en leur offrant une enveloppe contenant 40.000 gourdes.
En ce moment même un conflit très sérieux et lancinant oppose le ministère de l’Education et les enseignants en grève à cause de promesses faites mais non-tenues par ce dit ministère ce qui a déclenché un peu partout des manifestations de rue d’écoliers paniqués de perdre l’année académique. Ce conflit atteint à présent des dimensions politiques et le gouvernement dans son ensemble est mis en cause en dépit des tentatives de Nesmy Manigat (ministre reconduit). Hier une journée de grève des syndicats des transports publics pour exiger l’indexation à la baisse du prix du carburant selon celui du baril sur le marché international a été très suivie et ce en dépit des manœuvres de dernières minutes du ministre des finances Leon Laleau (reconduit lui aussi) qui consent trop tard à baisser de trop peu le prix du gallon d’essence et un « accord» signé avec un syndicat pro-gouvernemental. Ce même ministre affirmait, il n’y a pas longtemps, qu’il faudrait décréter l’état d’urgence économique en Haïti. On parle de plus en plus de mœurs corrompus du régime, des voyages coûteux et sans réelles retombées de Martelly et de sa suite, des dépenses ostentatoires et faramineuses, du « carnavalisme » des quatre années folles, de la gestion plus que suspecte des Fonds de Petro Caribe, des taxes sur l’éducation universelle gratuite laquelle semble avoir définitivement rendue l’âme, des scandales de corruption tel celui du Sénateur dominicain Felix Bautista en jugement à Saint-Domingue et de mèche avec l’actuel Président dans de louches affaires de pot-de-vin… Tout cela prend une allure réellement politique et l’opposition, pour la première fois peut-être, comprend qu’il lui faut prendre appui sur ses revendications légitimes pour faire avancer sa propre lutte anti-Martelly. Aujourd’hui même des étudiants, jusqu’ici neutralisés (probablement par le programme d’aide aux étudiants fourni par l’ex gouvernement Lamothe) rentrent en scène et se positionnent pour une baisse substantielle du prix des carburants.
Chassé-croisé explosif
En fait, il devient de plus en plus clair que les questions de la faisabilité des élections, de la caducité du Parlement, de l’existence problématique d’un gouvernement de facto, de l’inadéquation des institutions et de l’inapplicabilité de la Constitution, de l’ingérence indigne de l’internationale sur lesquelles l’attention est restée accrochée pendant la quasi-totalité des quatre ans du mandat de Martelly ne sont que la pointe de l’iceberg. A la vérité c’est un chassé-croisé car de même que ces questions économiques pour la plupart, prennent maintenant le devant de la scène et ce ironiquement à la faveur même des semblants de déblocage de la situation politique ; de même cette fragile et temporaire accalmie qui semble régner dans la sphère politique ne peut gommer les problèmes structuraux qui tôt ou tard feront capoter le frêle échafaudage. En fait, Haïti se tient sur un baril de poudre dans lequel une étincelle peut toujours y mettre le feu.
Claude Carre !


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