Après plusieurs mois de silence, je reprends aujourd’hui la diffusion de mes chroniques. Chroniques dont la rédaction avait débuté sept jours seulement après le séisme du 12 janvier 2010, rédaction qui s’est poursuivie pendant presque deux ans, chroniques qui seront bientôt disponibles en librairie sous le titre « Haïti, courriers post-sismiques ; traumas, débris et labyrinthes ». J’espère peut-être que j’aurai encore à publier cette nouvelle série dénommée cette fois-ci « Courriers d’Haïti… »  

Courriers D'haïti


* Maigres jours gras et affolements

Paru le:2015-02-19

Au carnaval cette années les cendres étaient au rendez-vous bien avant mercredi. Lundi survenait le drame. Sur le char de Barikad crew, le chanteur « fantom », électrocuté par un câble de haute tension dénudé, brûlait comme une torche humaine et irradiait, comme un paratonnerre, la décharge meurtrière sur ses camarades. Mouvement de panique, on tente de prendre la fuite mais la foule se piétine elle-même. Bilan très lourd : une vingtaine de morts et un grand nombre de blessés. Le gouvernement décrète 3 jours de deuil national et organise un défilé blanc et silencieux pour le troisième jour. Terrible accident, pleurs désolations et frustrations, négligence des uns et des autres, échec sur toute la ligne, incroyable scénario …

Je distingue deux aspects, les responsabilités directes et les spécificités boiteuses de notre carnaval d’une part et l’échec du « carnavalisme » à la Martelly plus symbolique mais tout aussi réel et important d’autre part. [Ce courrier court, sera suivi d’un autre plus copieux, le temps que reprennent les hostilités.]

Notre « Cas..naval »
Le dernier carnaval des fleurs de juillet 2014 avait coûté 86 millions de gourdes et généré 46 millions de perte.[1] C’est un fiasco financier, il n’attire pas de touristes et les retombées sur l’économie du pays sont pratiquement nulles. En comparaison, le carnaval du Brésil a généré cette année 70 millions de dollars de rentrées pour l’économie. Le carnaval haïtien ne ressemble pas aux carnavals des autres pays. Ici pas de défilé, de productions artistiques importantes. La musique est réduite à des riffs et des cris d’animaux sauvages d’une polémique de très bas-étage , de paroles misogynes et injurieuses pour une performance sonore dépassant de beaucoup le seuil de tolérance en décibels que l’oreille humaine peut endurer. A visionner les vidéo-clips, les danses sont vulgaires, scabreuses et agressives ; les filles (et les garçons) complexées exhibent leur peau éclaircie par des produits chimiques ou par des projecteurs rouges/jaunes et ne font que poindre leur postérieurs en guise de danse. Le comportement des participants aux journées est empreint d’agressivité gratuite, plaisirs malsains de frustrés. Pour tout déguisement, quand on en a, un foulard autour du cou où sur la tête et parfois un masque importé sur le visage. Les groupes qui essaient de faire passer un message sont minoritaires ou écartés pour raisons politiques.

On pourrait, à coup sur, questionner tous les aspects de ce carnaval au rabais : le choix des reines et des groupes musicaux, la construction de chars non standards, les couteux stands où des proches du régime font leur beurre… et bien entendu les questions sécuritaires très négligées.

Mais il faut aller plus loin et faire le lien avec le Martellisme néo-duvaliériste qui a passé les quartes années à gouverner le pays sur le même mode de penser. Non seulement faire deux carnavals par an, chanter et danser comme une cigale (au propre et au figuré), mais battre la grosse caisse, poser en triomphaliste qui fait de grandes choses la première fois par surcroit jusqu’à l’échec de Laurent Lamothe parti sur la pointe des pieds et Martelly lui-même défait et blasé. Alors dans ces conditions l’échec du carnaval de 2015 vient clouer aux piloris les dernières velléités du règne et, pour la première fois cette fois, on assiste à un troisième jour gras silencieux, très maigre, symbole de la désolation d’un régime « carnavalien » anachronique…

Et pourtant on pourrait encore sans peine aisément extrapoler ; notre « cas..naval » est à notre image. A l’image de l’Etat failli, d’une économie au bord du gouffre, de nos institutions bancales ou carrément désuètes et même absentes. En fait c’est bien la société et la nation tout entière qui sont ici à la barre. Et on peut sans broncher mettre sa main au feu que tous verseront encore des larmes de crocodile et feront leurs « mea culpa » collectifs, mais personne ne sera en fin de compte tenu pour responsable de cette tragédie…
Ce carnaval n’a été qu’une trêve. Le pays comme on le sait est sur du charbon ardent d’une crise économique et politique. Les grèves du carburant ont été amplement suivies, la question du salaire des professeurs reste intacte non-résolue. Les agitateurs du béton (Biron Odige, Assad Volcy et co) ont le vent en poupe et rythment le quotidien des gens : aujourd’hui il a manif, demain et après-demain grève « rat pa kaka »[2], entre-temps va t’amuser au carnaval et rendez-vous après. Les étudiants sont rentrés dans la danse, maintenant ils projettent leur propre marche pour commémorer les morts du lundi gras et aussi celui de notre compatriote retrouvé quelques jours auparavant pendu en République Dominicaine.

Si le carnaval (supposé être le cheval de bataille du régime) sombre, peut-on espérer une réalisation potable des élections ? Quels sont les choix possibles ? Martelly doit-il partir en fin de compte pour faire taire les chimères, faire cesser les manifestations de rue et mettre l’opposition devant ses responsabilités (ou dans ses petits souliers) ? Est-il trop tard pour Martelly ? Que faire en cas d’électrocution dans les prochaines élections (collectivités territoriales, parlementaires et présidentielles) ? Quels sont les plans de l’internationale ? L’Etat haïtien est-il à même de délivrer ? Faut-il changer la Constitution qui semble être trop lourde à porter ? Si oui comment ? Faut-il une concertation nationale ? Comment ?
Claude Carre !


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